Mentésuphis s’en alla.
Le prince ne doutait plus des paroles de Hiram. Il était certain à présent qu’un traité avait été conclu, que le pharaon allait être obligé de ratifier … Mais, d’un autre côté, Mentésuphis s’était trahi en révélant que l’Égypte pouvait mettre sur pied un demi-million d’hommes ; cela seul importait.
Mentésuphis, de son côté, pensait que le prince était un homme emporté, amateur de femmes, mais possédant aussi un caractère peu commun. Il pourrait peut-être assumer dignement la succession de Ramsès le Grand, détruire Ninive et Babylone, et installer le culte d’Amon du désert de Libye aux rives du Gange.
Quelques jours plus tard, Sargon fit connaître au prince sa nomination comme ambassadeur assyrien, exprima le désir de le saluer et demanda une escorte pour l’accompagner à Memphis.
Le prince fit attendre sa réponse deux jours, et fixa l’entrevue à quatre jours de là. Mais l’Assyrien, habitué à la lenteur orientale, ne s’en formalisa pas. Il passait ses journées à boire et à jouer aux dés avec Hiram et, le soir venu, il se rendait chez Kamée. Comme tout homme âgé et doué de sens pratique, il payait ses visites à la prêtresse. Quant à ses sentiments, il les exprimait ainsi :
— Pourquoi, Kamée, perds-tu ton temps à Pi-Bast ? Tant que tu es jeune, le service d’Astoreth t’amuse ; mais ta vieillesse sera misérable. Aussi, écoute-moi : Quitte ce temple et entre dans mon harem. Je te donnerai dix talents, quarante vaches et cent mesures de grain, et tes prêtres y gagneront aussi quelque chose ! À Ninive, tu seras une grande dame et, qui sait, peut-être plairas-tu au roi Assar lui-même ? Si cela arrive, ton bonheur est assuré et moi, je récupérerai les dépenses faites pour toi …
Kamée se mordait les lèvres pour ne pas rire en écoutant de tels discours.
Au jour fixé, Sargon vint en audience au palais, accompagné d’Istubar. Son cortège était riche et brillant ; il se composait de cavaliers cuirassés et de fantassins couverts de longs manteaux. Sargon lui-même était monté sur un éléphant.
Ramsès l’attendait au milieu des prêtres et des officiers, dans la grande salle de réception. En voyant la pompe dont s’entourait l’Assyrien, il fronça les sourcils mais sur un regard de Mentésuphis, il se calma. Sargon s’avança vers le fauteuil dans lequel Ramsès avait pris place.
Il était vêtu d’une toge verte cousue d’or et d’un manteau d’une blancheur éclatante. Il s’adressa à Ramsès en assyrien. Un interprète traduisit au fur et à mesure :
— Moi, Sargon, général, satrape(2), cousin du roi Assar, je viens te saluer, fils de pharaon, et t’apporter des présents …
Le prince demeurait impassible comme une statue.
— Interprète, dit Sargon au traducteur, as-tu fidèlement traduit mes aimables paroles ?
Mentésuphis souffla à l’oreille du prince :
— Seigneur, Sargon attend ta réponse !
— Eh bien, réponds-lui, éclata le prince, que je ne comprends pas de quel droit il me parle d’égal à égal !
Mentésuphis se troubla, et les lèvres de Ramsès se mirent à trembler de colère. Mais le Chaldéen Istubar, qui comprenait l’égyptien, dit rapidement à Sargon :
— Prosternons-nous !
— Pourquoi devrais-je me prosterner ? demanda Sargon, offusqué.
— Prosterne-toi, si tu tiens à ta tête !
Et il se jeta lui-même face au sol. Sargon l’imita.
— Pourquoi dois-je rester couché à plat ventre devant ce gamin ? grogna-t-il.
— Parce que c’est le nomarque, répondit Istubar.
— N’ai-je pas été le nomarque d’Assyrie, moi ?
— Oui, mais lui sera roi et toi, tu ne le seras jamais !
— De quoi discutent donc ainsi les ambassadeurs du grand roi Assar ? demanda le prince à l’interprète, avec un sourire.
— Ils se demandent s’ils doivent également te montrer les présents destinés au pharaon, répondit habilement l’interprète.
— Oui, je veux les voir ! Et que les ambassadeurs se lèvent ! ajouta-t-il.
Sargon se redressa, rouge de colère et de fatigue, et il s’assit par terre, les jambes croisées.
— Je n’aurais jamais cru, s’écria-t-il, que moi, cousin et ambassadeur du grand Assar, j’aurais à essuyer de mes vêtements la poussière du sol chez le nomarque d’Égypte !
Mentésuphis, qui comprenait l’assyrien, fit immédiatement apporter deux sièges, sur lesquels prirent place Sargon et Istubar.
Sur un ordre de Sargon, on déposa devant lui une grande coupe de verre et une épée d’acier ; devant le perron du palais furent amenés deux chevaux somptueusement harnachés. Alors, il se leva et dit à Ramsès :
— Mon maître, le roi Assar, t’envoie une paire de chevaux de haute lignée ; puissent-ils te porter à de nombreuses victoires ! Il t’envoie aussi cette coupe qui t’abreuvera de joie et cette épée, unique entre toutes.
Il tira du fourreau une longue lame brillante, et la ploya. Le métal prit la forme d’un arc, puis se redressa avec un éclair.
— Quelle arme splendide ! dit Ramsès.
— Si tu permets, dit Sargon, fier d’exhiber une de ces armes assyriennes fameuses à l’époque, si tu permets, je vais t’en démontrer une autre vertu.
Il fit approcher un officier égyptien et lui fit tirer son glaive d’airain. Alors, d’un coup sec, il frappa l’arme de son adversaire de sa lame d’acier, la coupant en deux.
Un murmure d’étonnement parcourut la salle. Ramsès rougit violemment.
« Cet étranger, pensait le prince, m’a devancé dans l’arène ; il veut épouser Kamée ; maintenant, voilà qu’il me montre une arme qui taille nos glaives comme du bois ! »
Il se mit à haïr plus encore le roi Assar, les Assyriens en général et Sargon en particulier. Il dut se dominer et demander aimablement à l’ambassadeur de lui montrer les présents destinés au pharaon.
Des esclaves apportèrent aussitôt des caisses de bois précieux, d’où ils tirèrent des pièces de tissus fins, des coupes, des poteries, des armes d’acier, des arcs, des armures dorées et des vases d’or.
Les Égyptiens présents murmuraient que la magnificence du roi Assar avait dû lui coûter près de cent cinquante talents.
On emporta les caisses, et le prince invita les deux ambassadeurs et leur suite à un banquet au cours duquel chaque convive reçut un cadeau en souvenir. Ramsès poussa l’amabilité jusqu’à offrir à Sargon une de ses femmes qui avait semblé lui plaire particulièrement. Il se montrait affable et généreux, mais demeurait sombre, et lorsque Tutmosis lui demanda ce qu’il pensait des dons du roi Assar, il répondit :
— Je ne serai heureux que lorsque je foulerai de mes pieds les ruines de Ninive !..
Les Assyriens se montrèrent très réservés tout au long de la fête. Ils burent peu et crièrent moins encore.
Sargon s’abstint d’éclater de son rire sonore comme il avait l’habitude de le faire et, les yeux mi-clos, il semblait réfléchir profondément.
Les deux prêtres, le Chaldéen Istubar et l’Égyptien Mentésuphis paraissaient, eux, calmes et sereins, comme des hommes qui connaissent l’avenir et s’en savent les maîtres.
Chapitre XXXVI
Sargon passa encore quelques jours à Pi-Bast en attendant l’invitation du Pharaon. Pendant ce temps, des rumeurs étranges coururent parmi la noblesse et les officiers. On disait que les prêtres avaient libéré les Assyriens de tout tribut pour l’avenir et qu’ils avaient passé l’éponge sur les dettes passées que de plus, un traité de paix avait été conclu avec l’Assyrie, afin de permettre à celle-ci une guerre dans le Nord. Les Phéniciens se faisaient les propagateurs de ces bruits.