— Le pharaon, disaient-ils, est tombé malade lorsqu’il apprit les concessions consenties aux barbares ; le prince Ramsès lui aussi souffre de cet état de choses, mais, tout comme son père, il doit céder aux prêtres, n’étant pas sûr des sentiments de l’armée et de la noblesse.
L’aristocratie égyptienne s’offusquait de ces soupçons.
— Comment ? disaient entre eux les nobles ; la dynastie n’a plus confiance en nous ? Les prêtres veulent donc déshonorer et ruiner l’Égypte ? Car si l’Assyrie est en guerre dans le Nord, c’est le moment ou jamais de l’attaquer.
Cette sourde colère prit peu à peu la forme d’une conspiration à laquelle adhérèrent la plupart des nobles. Mais les prêtres, sûrs d’eux, ne s’en apercevaient pas plus que Sargon qui, quoique se sentant entouré de haine, n’y attachait aucune importance. Il mettait l’animosité de Ramsès sur le compte de la jalousie du prince pour Kamée. Confiant en son immunité diplomatique, il s’amusait tout à son aise et, le soir, allait retrouver la prêtresse qui acceptait de plus en plus favorablement ses présents et ses avances.
Telle était l’atmosphère générale lorsqu’une nuit l’archiprêtre Mentésuphis pénétra précipitamment dans les appartements de Ramsès et exigea de voir immédiatement le prince. Les courtisans, réveillés, répondirent que chez Ramsès se trouvait une de ses femmes et qu’ils n’osaient troubler sa tranquillité, mais Mentésuphis insista tant qu’ils finirent par faire appeler le prince.
Celui-ci arriva au bout d’un moment, nullement fâché.
— Que se passe-t-il ? demanda-t-il au prêtre. Sommes-nous en guerre, que tu prennes la peine de te déranger à une heure aussi tardive ?
Mentésuphis regarda fixement le prince et parut satisfait des constatations qu’il avait faites.
— Es-tu sorti, ce soir ? demanda-t-il.
— Non.
— Puis-je m’en porter garant sur mon honneur de prêtre ?
Le prince s’étonna.
— Il me semble, dit-il, que ta parole est inutile puisque j’ai donné la mienne. Que se passe-t-il ?
Mentésuphis prit le prince à l’écart.
— Sais-tu, dit-il avec indignation, sais-tu qu’il y a une heure à peine, une bande de jeunes gens a attaqué et battu Sargon ?
— Où cela ?
— Près de la maison d’une prêtresse phénicienne appelée Kamée, répondit Mentésuphis en scrutant la physionomie du prince.
— Eh bien ! Voilà des garçons courageux ! S’attaquer à un pareil gaillard !
— S’attaquer à un ambassadeur, surtout ! interrompit le prêtre. Te rends-tu compte de la gravité de l’injure ?
— Ah ! Ah ! rit Ramsès. Le roi d’Assyrie envoie donc ses ambassadeurs jusque chez les danseuses phéniciennes ?
Mentésuphis se troubla. Soudain, il se frappa le front et dit en riant, lui aussi :
— Tu as raison, seigneur ; je suis stupide. J’avais oublié que Sargon cessait d’être ambassadeur pour redevenir un homme comme les autres lorsqu’il rendait visite, la nuit, à une femme de mauvaise vie !
Il ajouta :
— De toute manière, l’incident est regrettable, car Sargon nous en voudra.
— Ah ! Saint père ! Tu oublies constamment que l’Égypte n’a pas à redouter les humeurs de Sargon ni même celles du roi Assar !
Les remarques du prince avaient ébranlé Mentésuphis. Il murmura :
— Les dieux t’ont fait sage, seigneur ! J’allais faire arrêter et condamner ces jeunes aventuriers ; mais je préfère te demander conseil : que dois-je faire ?
— Attends à demain, répondit Ramsès. La nuit porte conseil.
— Et si d’ici demain je n’ai rien trouvé ?
— De toute manière, j’irai, moi, rendre visite à Sargon, et je m’efforcerai de lui faire oublier sa mésaventure.
Le prêtre quitta le palais convaincu de l’innocence du prince.
Le lendemain, le beau Sargon resta couché jusque midi ; à ses côtés se trouvait le pieux Istubar.
— Istubar, demanda l’ambassadeur à un certain moment, es-tu certain que personne, à ma Cour, n’est au courant de ma mésaventure ?
— Qui le serait, puisque personne n’a rien vu ?
— Et les Égyptiens ? gémit Sargon.
— Le prince et Mentésuphis sont les seuls à savoir, sans compter tes agresseurs, naturellement, qui garderont longtemps le souvenir de tes poings !
— Je crois que l’héritier du trône était parmi eux et que je lui ai même cassé le nez !
— Le nez de l’héritier du trône est entier et je te garantis qu’il n’était pas parmi tes agresseurs.
— Dans ce cas, il devrait en faire empaler quelques-uns … Je suis ambassadeur, donc intouchable !
— Je te conseille plutôt de te calmer … S’il y a procès, tout le monde saura que l’ambassadeur du roi Assar rend visite, la nuit, à des Phéniciens …
Sargon soupira, pour autant qu’on puisse appeler soupir un bruit semblable aux grognements du lion.
Soudain, un officier assyrien entra. Il s’agenouilla devant Sargon et dit :
— Seigneur ! Des dignitaires égyptiens, dont l’héritier du trône, sont là et veulent te présenter leurs hommages !
Au même moment, le prince entra dans la pièce. Il s’approcha du lit où l’Assyrien, surpris, ne savait s’il devait se cacher sous les draps ou fuir nu dans une autre pièce. Des officiers assyriens suivaient Ramsès, étonnés de son irruption contraire à tout protocole. Istubar leur adressa un signe et ils sortirent.
— Je te salue, ambassadeur du roi Assar et hôte du pharaon, dit le prince à Sargon. Je suis venu te demander si tu ne manquais de rien et te proposer une promenade à cheval au milieu de ma suite, comme il sied à un dignitaire du grand Assar.
Sargon, toujours couché, écoutait sans comprendre. Lorsqu’Istubar eut traduit les paroles du prince, il se dressa, ravi et se mit à répéter ces deux mots accolés : « Assar … Ramsès … Assar … Ramsès … ». Quand il se fut calmé, il s’excusa de sa tenue et ajouta :
— Je suis d’autant plus heureux de ta visite, fils de pharaon, que je craignais que tu n’aies pris part à mes malheurs cette nuit …
Istubar traduisit.
— Tu te trompes, répondit froidement Ramsès. Je ne suis pas de ceux qui attaquent en groupe, la nuit, un homme solitaire. De plus, je peux t’assurer que personne de mon entourage n’a participé à l’attaque, car ils sont tous en bonne santé ; or, tu as dû casser des os à plus d’un de tes assaillants.
— Certes, s’écria Sargon.
— Cependant, continua le prince, et quoique je ne sois pas responsable de ce méfait, je tiens à te présenter les excuses de la ville où il a été commis, et c’est pourquoi je suis ici. Ma maison, désormais, t’est toujours ouverte ; accepte aussi ce modeste présent …
Il tendit à Sargon un collier incrusté de rubis et de saphirs.
L’énorme Assyrien se mit à pleurer de joie. Le prince s’en émut ; Istubar, lui, demeura de glace, car il savait que Sargon disposait à tout moment de larmes ou de colères, comme il sied à un bon diplomate.
Le prince resta encore un moment, puis il prit congé. Il avait apprécié la reconnaissance de Sargon et se disait que, quoique barbares, les Assyriens n’étaient point si méchants.
Sargon, de son côté, s’enivra jusqu’au soir en signe de joie.
Le soir, Istubar fit entrer chez l’ambassadeur deux hommes couverts de manteaux sombres. Sargon reconnut les archiprêtres Méfrès et Mentésuphis.
— Nous t’apportons une bonne nouvelle, dit Méfrès.
— Asseyez-vous et parlez ! Je vous entends bien, malgré mes yeux rougis. Je suis ivre, mais la boisson ne me rend que plus lucide …