— Comment sais-tu si ton père n’en a pas décidé ainsi ? demanda l’archiprêtre.
— Dans ce cas, pourquoi m’interrogez-vous ? Qu’avez-vous à fouiller ainsi mes pensées ?
Ramsès simulait si bien l’indignation que les deux prêtres se calmèrent.
— Tu parles comme un bon Égyptien, dit Méfrès. Un tel traité nous déplairait aussi, mais la sécurité du pays exige parfois de se soumettre aux circonstances.
— Mais qu’est-ce qui vous y oblige ? Avons-nous perdu une bataille ? N’avons-nous plus d’armée ?
— Les dieux tiennent en mains le destin de l’Égypte. Nous devons leur obéir et ne pas nous révolter contre leurs désirs.
Sur ces mots, les deux prêtres prirent congé du prince. Ils partaient rassurés : Ramsès n’approuvait pas le traité, mais il ne le romprait pas non plus.
Après leur départ, le prince appela Tutmosis. Celui-ci le trouva couché sur le divan, pleurant de rage et mordant les coussins. Le favori laissa passer cet accès de fureur, il fit boire au prince une coupe de vin, puis lui demanda la raison de ce désespoir.
— Assieds-toi, dit Ramsès. Sais-tu que j’ai acquis aujourd’hui la certitude que nos prêtres ont signé avec l’Assyrie un traité humiliant ? Sais-tu tout ce que nous perdons par là ?
— Dagon m’a dit que l’Assyrie veut annexer la Phénicie. Mais, pour le moment, le roi Assar combat dans le Nord-Est de son pays, et cette guerre s’annonce longue. Les Phéniciens auront le temps de trouver des alliés, avant qu’elle ne soit finie.
Le prince agita le bras.
— La Phénicie s’armera et armera ses voisins, interrompit-il ; c’est possible. Mais nous aurons perdu tous les tributs que nous doivent les peuples d’Asie : cent mille talents ! Entends-tu ? Cent mille talents !
Il s’arrêta un instant.
— Avec une somme pareille, reprit-il, le trésor royal se trouverait rempli … Et si, de plus, nous nous emparions de Ninive, nous y trouverions les incalculables trésors du roi Assar !.. Nous pourrions ramener un million d’esclaves vigoureux qui feraient revivre notre terre et, en quelques dizaines d’années, l’Égypte retrouverait sa richesse et sa puissance d’antan ! Ces possibilités immenses, les prêtres les réduisent à néant par quelques papyrus !
Tutmosis se leva, alla voir si les pièces voisines étaient désertes, puis rassuré, se rassit et dit à voix basse :
— Aie confiance, seigneur ! Tous les nobles, les gouverneurs, les officiers ont appris l’existence de ce traité et en sont outrés. Sur un signe de toi, nous mettrons le feu à tous ces papyrus.
— Mais ce serait se révolter contre la volonté du pharaon ! murmura Ramsès.
Tutmosis prit un air attristé.
— Je ne voudrais pas te peiner, dit-il, mais ton père est très, très malade …
— C’est faux ! dit le prince en se levant brusquement.
— C’est malheureusement vrai ! Mais on le cache … Les prêtres essaient uniquement de retarder la mort du pharaon pour qu’il puisse encore signer le traité …
— Ah ! Les gredins ! s’écria Ramsès.
— Aussi, continua Tutmosis, tu n’auras aucune difficulté à rompre ce traité après la mort de ton père.
Le prince réfléchit un instant.
— Il est plus facile de conclure un traité que de le dénoncer ! dit-il.
— Mais non ! sourit Tutmosis. Il y a en Asie assez de peuplades qui attaquent nos frontières à intervalles réguliers … Nitager est là pour les en empêcher. Des armes et des hommes, nous en trouverons ; les temples livreront leurs trésors par la force …
— Personne n’osera s’attaquer aux temples !
— Le temps n’est plus où les Égyptiens croyaient aux dieux, dit Tutmosis en riant. Les soldats et les paysans s’en moquent déjà ouvertement. Nous insultons les dieux phéniciens, les Phéniciens outragent les nôtres, et la foudre n’est jamais tombée sur personne !..
Le prince regarda Tutmosis avec un étonnement profond.
— Je ne t’ai jamais entendu parler ainsi, dit-il. Il pas si longtemps, encore, tu pâlissais lorsque tu prononcer le mot « prêtre » …
— Parce que j’étais seul. Aujourd’hui, tous les nobles pensent comme moi !
— Qui donc leur a parlé du traité avec l’Assyrie ?
— Dagon et les Phéniciens. Ils ont même proposé de provoquer, au moment opportun, une révolte en Asie afin de nous donner un prétexte pour franchir la frontière. Une fois sur la route de Ninive, leurs alliés se joindront à nous, et tu disposeras d’une armée comme n’en avait pas Ramsès le Grand lui-même !
Ce zèle des Phéniciens rendit le prince méfiant. Il demanda :
— Et qu’arrivera-t-il si les prêtres apprennent vos propos ? Ce sera la mort pour vous tous !
— Ils ne les apprendront pas, répondit Tutmosis avec assurance. Ils paient mal leurs espions et ils sont trop sûrs d’eux-mêmes. Les scribes, les soldats, les officiera, les paysans, tous n’attendent qu’un ordre pour s’emparer des richesses amassées dans les temples. Une fois ceux-ci dépouillés, les prêtres n’auront plus de pouvoir ; ils ne pourront même plus faire de miracles, car cela aussi coûte de l’argent …
Le prince changea de sujet de conversation, puis il congédia Tutmosis. Resté seul, il se mit à réfléchir.
L’enthousiasme de la noblesse lui plaisait, mais il apercevait là-dessous le travail des Phéniciens. Aussi, fallait-il rester prudent, car tout compte fait, le patriotisme des prêtres était plus sûr que l’amitié des Phéniciens. D’un autre côté, ceux-ci avaient tout intérêt à éviter la domination assyrienne, et une défaite de l’Égypte les frapperait les premiers.
Cependant, le prince ne pouvait croire que les prêtres trahissaient leur pays en s’alliant aux Assyriens. Non, ils n’étaient pas traîtres, mais simplement opportunistes, et la paix augmentait leur puissance, alors que la guerre allait accroître celle du pharaon.
Ainsi malgré son jeune âge, le prince comprit-il qu’il se devait d’être prudent, de ne pas précipiter les événements et de se méfier de tous. S’il voulait la guerre avec l’Assyrie, ce n’était pas pour complaire aux nobles et aux Phéniciens, mais pour s’assurer des richesses et des esclaves. Aussi voulait-il amener les prêtres à accepter cette guerre, et ne recourir contre eux à la force qu’en cas de résistance de leur part. Il avait conçu un plan permettant de soumettre le clergé ; il remettait à plus tard son exécution et ses modalités. Le temps, pensait-il, est le meilleur conseiller.
Il était calme et satisfait comme un homme qui, après avoir longtemps hésité, sait enfin ce qu’il doit faire et a confiance dans ses forces. Il se rendit chez Sarah pour oublier les moments agités qu’il venait de vivre. La vue de son fils le calmait toujours et il passait auprès de lui des moments de vraie détente.
Il traversa le jardin et pénétra dans le pavillon qu’occupait Sarah. Il trouva celle-ci en larmes.
— Tu pleures encore ? dit-il. Qu’y a-t-il donc, aujourd’hui ?
— Je ne pleurerai plus, je te le promets, dit-elle, et des larmes plus abondantes encore apparurent sur son visage.
— Mais enfin, dis-moi ce qu’il y a ! Un mauvais présage, une fois de plus ?
— J’ai peur des Phéniciens, dit Sarah. Tu n’imagines même pas quels hommes abominables ils sont …
— Ils brûlent des enfants ? rit Ramsès.
— Tu n’y crois pas ?
— Des balivernes que tout cela ! Hiram lui-même me l’a dit !