— Hiram ? Mais c’est le plus criminel de tous ! Mon père te dira comment il invite des jeunes filles à bord de ses bateaux, puis il hisse les voiles et emmène les malheureuses loin d’ici, vers l’Occident, où il les vend comme esclaves !
— C’est possible ; mais en quoi cela te concerne-t-il ? demanda le prince.
— Tu écoutes les conseils des Phéniciens, seigneur. Or, les Juifs ont appris que les Phéniciens souhaitent la guerre entre l’Égypte et l’Assyrie.
— Pourquoi cela ?
— Pourquoi ? s’écria Sarah. Mais ils pourront alors vendre aux Assyriens et à vous des armes, des marchandises et des renseignements ! Ils dépouilleront les blessés et les morts des deux camps … Ils feront du commerce avec les deux adversaires ! L’Égypte et l’Assyrie se ruineront, et la Phénicie s’enrichira !
— Te voilà bien savante ! sourit Ramsès.
— J’écoute parler mon père et ses amis … D’ailleurs, je connais les Phéniciens : ils se prosternent toujours lorsqu’ils sont devant toi, et tu ne peux voir leurs yeux cupides … Méfie-toi de la Phénicie, mon aimé !
Ramsès la regarda avec douceur et ne put s’empêcher de comparer l’amour sincère de la Juive avec le froid calcul de Kamée. Et, par un retournement étrange, mieux il apercevait les vices de la prêtresse et plus violemment il la désirait.
Il quitta Sarah et rentra chez lui. Soudain, un souvenir le frappa : Sargon l’avait accusé d’avoir pris part à l’agression commise contre lui. Les Phéniciens se seraient-ils servis de son sosie ? L’auraient-ils mêlé à cette sordide entreprise ?
Il résolut de tirer immédiatement la chose au clair. C’était déjà le soir ; aussi se rendit-il chez Kamée sans plus attendre. Il lui importait peu d’être reconnu ; il avait d’ailleurs emporté son épée.
Le palais de la prêtresse était éclairé, mais dans le vestibule, Ramsès ne rencontra personne. Peut-être Kamée avait-elle renvoyé ses domestiques parce qu’elle recevait un homme ? Il monta à l’étage et tira brusquement la tenture qui manquait l’entrée de la chambre de Kamée. Il vit, assis et se parlant à voix basse, Hiram et la prêtresse.
— Je crains d’être importun ! dit Ramsès en riant. Comment, prince, tu fais la cour à une femme qui risque la mort si elle te cède ? s’adressa-t-il à Hiram.
Celui-ci s’était levé à l’entrée du prince ; Kamée se mit debout elle aussi.
— Nous parlions justement de toi, dit le Phénicien en s’inclinant.
— Vous me prépariez une surprise, peut-être ? demanda le prince.
— Qui sait ? dit Kamée avec un regard langoureux.
Mais le prince répliqua avec froideur :
— Prenez garde que ceux qui continueront à me faire des surprises ne connaissent la caresse de la corde ou de la hache …. Ils seraient plus surpris que moi, assurément !
Le sourire se figea sur les lèvres de Kamée. Hiram était devenu livide.
— Qu’avons-nous fait pour mériter la colère de notre maître ? demanda-t-il humblement.
— Je veux savoir qui a organisé l’attaque contre l’ambassadeur assyrien et y a mêlé un homme qui me ressemble comme un frère ?
— Tu vois, Kamée, je t’avais prédit que ce gredin attirerait sur nous le malheur ! dit Hiram à la prêtresse.
La Phénicienne se jeta aux pieds du prince.
— Je te dirai tout, mais n’en veuille pas aux Phéniciens !
— Qui a attaqué Sargon ?
— Lykon, le chanteur grec du temple.
— Ah oui ! Celui qui chante aussi sous tes fenêtres et me ressemble tant !
— Nous le payions largement pour sa ressemblance avec toi, seigneur, dit Hiram. Nous pensions qu’il pourrait servir en cas de nécessité.
— Eh bien, il a servi ! Où est-il ? Je veux le voir !
Hiram écarta les bras.
— Il s’est enfui, mais nous le retrouverons.
— Me pardonneras-tu, seigneur ? demanda Kamée en serrant de ses mains les genoux de Ramsès.
— On pardonne beaucoup aux femmes.
— Et vous ne vous vengerez pas sur moi ? demanda Kamée à Hiram d’une voix effrayée.
— La Phénicie pardonnera tout à celui ou à celle qui gagnera les faveurs du prince Ramsès ! dit le vieillard.
Il salua et sortit, laissant la prêtresse et Ramsès seuls.
Le prince sentit son sang couler plus vite dans ses veines. Il enlaça Kamée et lui dit :
Tu as entendu ce qu’a dit Hiram ? La Phénicie te pardonnera tout ! Quelle excuse trouveras-tu encore ?
Kamée lui baisa les mains.
— Je suis désormais toute à toi, murmura-t-elle, mais, aujourd’hui, laisse-moi … Respecte la demeure d’Astoreth !..
— Tu viendras habiter mon palais ? demanda-t-il.
— Que me demandes-tu là ? Jamais encore une prêtresse d’Astoreth … Mais soit ! La Phénicie t’accorde ce qu’elle n’a encore accordé à personne !
— Kamée ! interrompit doucement le prince en la prenant dans ses bras.
— Oui, oui … murmura-t-elle. Mais pas aujourd’hui, et pas ici, surtout …
Chapitre XXXVIII
Depuis que Hiram lui avait fait comprendre que les Phéniciens lui offraient Kamée, Ramsès avait hâte de l’avoir dans sa maison, non pas tant pour assouvir son désir, mais surtout pour l’élément de nouveauté qu’elle lui apportait. Mais la prêtresse remettait toujours à plus tard ce moment tant désiré, arguant de l’afflux à Pi-Bast de pèlerins importants qui rendaient indispensable sa présence au temple.
Cependant, il se passait des choses importantes. Les ambassadeurs assyriens Sargon et Istubar étaient partis pour Memphis signer le traité. En même temps, le pharaon demanda à Ramsès un rapport sur son voyage en Basse-Égypte. Le prince ordonna à ses scribes de noter tous les événements survenus depuis son départ de Memphis, et chargea Tutmosis de porter le message à son père.
— Tu te feras mon interprète auprès du pharaon, lui dit-il. Voici ce que tu dois faire : si Herhor te demande ce que je pense des causes de la pauvreté du trésor, tu lui répondras de s’adresser à son conseiller Pentuer, qui lui exposera ces raisons comme il l’a si bien fait au temple de Hator. S’il veut connaître mon opinion sur le traité avec l’Assyrie, ta réponse sera que je me dois d’obéir aux ordres de mon maître. Mais, lorsque tu te trouveras en face de mon père et que vous serez seuls, jette-toi à ses pieds et dis-lui : « Seigneur, c’est ton fils qui parle par ma bouche. Les causes de notre pauvreté sont le manque de terres cultivables, dévorées par le désert, et la diminution de la population, qui meurt de misère. Mais sache, seigneur, que la maladie et le désert nuisent moins à ton trésor que les prêtres ! Leurs temples regorgent de richesses qui suffiraient à payer toutes nos dettes et ils disposent des meilleures terres et de paysans les plus robustes. Voilà ce que te dit ton fils Ramsès qui a gardé les yeux bien ouverts tout au long de son voyage.
Le prince s’arrêta un instant. Tutmosis essayait de graver ces paroles dans sa mémoire.
— Si le pharaon te demande, continua Ramsès, s’il te demande ce que je pense des Assyriens, réponds-lui : « Ramsès reconnaît que les Assyriens sont des hommes forts et robustes, et qu’ils possèdent d’excellentes armes ; mais ils sont mal entraînés et jamais ils ne les a vus marcher en rangs bien ordonnés … Leur équipement est plus lourd et les rend malhabiles … ».
— Dis aussi à mon père, poursuivit Ramsès, que l’armée et la noblesse s’indignent à la seule pensée que les Assyriens pourraient annexer la Phénicie ; celle-ci est, en effet, le port de l’Égypte et les Phéniciens sont nos meilleurs matelots. Dis encore que j’ai appris que l’Assyrie se trouve en ce moment affaiblie car elle mène une guerre dans le Nord et dans l’Est : si nous l’attaquions aujourd’hui, nous pourrions nous emparer d’immenses richesses et de nombreux esclaves qui faciliteraient le travail de nos paysans. Termine enfin en affirmant mon obéissance aux ordres de mon père, mais supplie-le de ne pas abandonner la Phénicie …