En un clin d’œil, la pièce se remplit de monde : les servantes de Sarah, le régisseur, le scribe. Enfin, des soldats et un officier entrèrent.
— Ayez pitié de moi ! s’écria Sarah d’une voix déchirante.
Elle bondit vers le berceau, en arracha son enfant et alla se réfugier dans un coin de la pièce en criant :
— Tuez-moi, mais je ne vous donnerai pas mon enfant !
Ramsès sourit méchamment.
— Centurion, dit-il à l’officier, emmène cette femme et son enfant dans le pavillon réservé aux esclaves. Elle n’est plus la maîtresse ici, mais la servante de celle qui lui succédera. Et toi, régisseur, ajouta-t-il en s’adressant à ce dernier, veille à ce que cette Juive lave demain matin les pieds de sa maîtresse. Si elle se montre récalcitrante, fais-la fouetter. Allez !
L’officier s’approcha de Sarah, mais il n’osa la toucher. Ce ne fut d’ailleurs pas nécessaire. Sarah enveloppa d’un drap l’enfant qui pleurait et elle sortit en priant :
— Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, aie pitié de nous !
Lorsqu’elle fut sortie, le prince appela le régisseur.
— Va, lui dit-il, dans la maison qui se trouve au fond du jardin …
— Oui, dit le régisseur.
— Et conduis ici la femme qui y habite.
— Ce sera fait.
— Cette femme est désormais votre maîtresse et celle de Sarah. Telle est ma volonté.
— Elle sera respectée.
— Tu me diras demain si la nouvelle servante se conduit bien …
Là-dessus, il rentra se coucher. Mais son désir de vengeance ne se trouvait pas apaisé. Certes, d’une seule phrase, il avait réduit à la condition d’esclave une femme qui avait osé le braver. Mais cette femme n’était que l’instrument des prêtres et il sentait bien qu’il ne pouvait pardonner aux vrais responsables ce pour quoi il avait châtié une faible femme. Sa fureur était d’autant plus grande qu’elle était stérile. En effet, il pouvait chasser Sarah et son enfant au beau milieu de la nuit, mais il était impuissant devant Herhor et Méfrès. Une fois de plus, il se rappela les coups de fouet reçus des prêtres durant son enfance, l’hostilité de Herhor au cours des manœuvres et la disgrâce qu’il lui avait fait encourir. Devenu chef de corps d’armée et nomarque, il avait cru échapper à l’emprise des prêtres. Or, que se passait-il ? Ils l’épiaient plus que jamais, ils concluaient un accord infâme avec l’Assyrie et le lui cachaient, ils se mêlaient de sa vie privée, de ses femmes, de ses dettes, de ses relations avec les Phéniciens ; enfin, comble de tout, ils l’humiliaient et le ridiculisaient aux yeux de toute l’Égypte en faisant de son premier fils un Juif.
Ramsès comprenait fort bien qu’il devait remettre la vengeance à plus tard. Les prêtres lui avaient appris à se dominer et la Cour à ruser ; c’étaient là deux atouts qui le serviraient dans sa lutte avec le clergé !.. Il allait d’abord les égarer puis, au moment opportun, les écraser de telle façon qu’ils ne se relèvent jamais plus !
Il s’endormit à l’aube.
Ce fut le régisseur de Sarah qui le réveilla.
— Que fait Sarah ? demanda le prince.
— Elle a lavé les pieds de sa nouvelle maîtresse, comme tu l’avais ordonné.
— A-t-elle été récalcitrante ?
— Non, elle s’est montrée pleine de soumission, mais comme elle était maladroite, sa maîtresse irritée lui a donné un coup de pied en plein visage …
Le prince tressaillit.
— Et comment a réagi Sarah ? demanda-t-il.
— Elle est tombée à terre, puis est sortie en pleurant.
Le prince arpentait nerveusement la pièce.
— Comment a-t-elle passé la nuit ?
— La nouvelle maîtresse ?
— Non ! cria Ramsès. Je parle de Sarah !
— Conformément à tes ordres, Sarah est allée avec son enfant dans les communs. Là, une servante lui a cédé une natte, mais Sarah ne s’est pas couchée ; elle, a passé la nuit assise, son enfant sur ses genoux.
— Et l’enfant ?
— Il se porte bien. Ce matin, pendant que Sarah était partie laver sa maîtresse, les autres femmes ont lavé l’enfant et l’une d’elles lui a donné le sein …
Le prince s’arrêta brusquement.
— Une femme doit nourrir elle-même son enfant ! Sarah a commis une lourde faute, mais je ne veux pas que son enfant en pâtisse ; c’est pourquoi Sarah ne lavera plus les pieds de sa maîtresse et celle-ci ne pourra plus la frapper. Qu’on lui donne une chambre écartée et qu’elle y élève son enfant en toute tranquillité !
— Sois béni, seigneur ! dit le régisseur.
Et il sortit rapidement donner les ordres nécessaires. Il était ravi de cet adoucissement de la condition de Sarah, car il aimait comme tous les domestiques cette jeune femme si douce, et il avait déjà eu le temps de détester la bruyante et despotique Kamée.
Chapitre XXXIX
La prêtresse phénicienne ne rendait pas la vie facile à Ramsès. Lorsque celui-ci vint lui rendre visite, pour la première fois, dans le petit palais qu’elle occupait après Sarah, il s’attendait à un accueil fait de reconnaissance. Il n’en fut rien, bien au contraire. Kamée le reçut avec colère.
— Il parait qu’après une demi-journée, tu as rendu ta faveur à la Juive ! s’écria-t-elle.
— Ne continue-telle pas à habiter les communs ? répondit Ramsès.
— Oui, mais mon régisseur m’a dit qu’elle n’aurait plus à me laver les pieds !
Ramsès trouva la scène de mauvais goût.
— En un mot, tu n’es pas contente, dit-il.
— Et je ne le serai pas tant que je n’aurai pas humilié cette femme, tant que je ne la verrai pas à mes pieds, tant que les domestiques ne cesseront pas de me regarder avec crainte et de la regarder, elle, avec pitié !
Kamée plaisait de moins en moins au prince …
— Écoute-moi bien, dit-il. Si, dans ma maison, un serviteur frappait une chienne qui allaite ses petits, je le chasserais … Or, toi, tu as frappé au visage une femme et une mère ! Sache que pour les Égyptiens, le nom de mère est aussi sacré que celui de pharaon …
— Ah ! Malheureuse que je suis ! s’écria Kamée. Voilà ma récompense pour avoir renié ma déesse ! Il y a une semaine à peine, tous étaient à mes pieds et me couvraient de fleurs, et aujourd’hui !..
Le prince sortit en silence et laissa la Phénicienne à ses lamentations. Il ne revint que plusieurs jours après, et la trouva, une fois de plus, de méchante humeur.
— Je t’en supplie, s’écria-t-elle dès son entrée, occupe-toi davantage de moi ! Les domestiques eux-mêmes commencent à me négliger, les soldats me regardent avec des yeux mauvais et j’ai peur qu’à la cuisine on n’empoisonne ma nourriture …
— J’ai été fort occupé par mon armée, ces jours derniers, dit le prince.
— Tu mens ! Je t’ai vu hier devant mon palais, puis tu t’es dirigé vers la maison de Sarah !..
— Assez ! coupa Ramsès. Je ne suis ni venu hier devant ton palais, ni allé chez Sarah. Si tu as cru me voir, cela signifie que ton amant, ce Grec infâme, rode dans les parages.
La Phénicienne poussa un cri.
— Astoreth, protège-moi ! gémit-elle. Si Lykon est revenu, je dois m’attendre au pire !
Le prince était excédé par ces doléances continuelles.
— Ne t’inquiète pas, dit-il en sortant ; je t’amènerai ce Lykon ficelé comme un chacal. Il a épuisé ma patience !
Rentré chez lui, il fit venir Hiram et le chef de la police de Pi-Bast. Il leur raconta que son sosie, le Grec Lykon, était dans les parages et il ordonna qu’on s’emparât de lui au plus vite. Hiram promit l’aide des Phéniciens, mais le policier, lui, semblait sceptique.