— Mais Israël n’est pas une monarchie !
— Elle voudra, parait-il, en devenir bientôt une.
— Il vaut mieux être cocher du pharaon que roi, et surtout roi d’Israël ! répondit Ramsès.
— En tout cas, Sarah n’est pas coupable de ce qui est arrivé, insista Tutmosis.
— C’est bien pourquoi les prêtres me le paieront un jour.
— Ils ont agi pour le bien de la dynastie, en accord avec la reine Nikotris …
— Et qu’a Méfrès à se mêler de mes affaires ? Il est chargé du temple et non de la descendance du pharaon !
— Méfrès est un vieillard, et son âge lui fait perdre l’esprit. Toute la Cour raille ses pratiques religieuses …
— Ah oui ? En quoi consistent-elles ?
— Plusieurs fois par jour, Méfrès célèbre des rites secrets et il ordonne à tous les prêtres d’observer attentivement si les dieux ne le soulèvent pas en l’air pendant qu’il prie …
— Ah ! Mais c’est du plus haut comique ! s’esclaffa Ramsès. Et tout cela se passe à Pi-Bast sans que je le sache !
— C’est secret religieux.
— Un secret qui fait rire toute la Cour de Memphis ! Ah ! C’est bien amusant, tout de même ! Quel charlatan ! Et que disent de cela les autres prêtres ?
— Il paraît que de vieux papyrus rapportent qu’il y eut, chez nous, des prêtres dotés du pouvoir de s’élever en l’air ; aussi l’ambition de Méfrès est-elle compréhensible. Et comme en Égypte les subordonnés voient toujours ce que leurs supérieurs veulent qu’ils voient, certains prêtres jurent avoir aperçu Méfrès s’élever à plusieurs doigts du sol au cours de ses prières !
— Et ce mystère religieux divertit toute la Cour ! Ha ! Ha ! Ha ! riait Ramsès. Et dire que nous vivons à deux pas de ces prodiges sans le savoir !
Lorsque son hilarité se fut apaisée, et sur les instances de Tutmosis, il ordonna de loger Sarah dans le pavillon qu’avait quelque temps occupé Kamée. Les serviteurs étaient ravis de ce changement et ils raccompagnèrent Sarah à sa nouvelle demeure avec des chants et des cris joyeux. Entendant du bruit dans le jardin, la Phénicienne demanda ce qui se passait. Lorsqu’elle eut appris que Sarah était rentrée en grâce et qu’elle quittait les communs pour occuper un pavillon particulier, l’ancienne prêtresse entra dans une terrible colère et fit appeler Ramsès.
Celui-ci vint aussitôt.
— C’est ainsi que tu me traites ? lui cria Kamée. Ah ! C’est ainsi ? Tu m’avais promis de faire de moi ta première femme, et déjà tu as oublié ta promesse ! Tu crois peut-être que la vengeance d’Astoreth n’atteint pas les princes ?
— Dis à ton Astoreth, répondit calmement Ramsès, qu’elle ne s’avise plus jamais de menacer les princes, car elle pourrait, elle aussi, aller habiter les communs …
— Tu me menaces des communs, maintenant, et bientôt de la prison, sans doute ? criait Kamée. Tu passes tes nuits chez la Juive, et tu oublies que, pour toi, je me suis exposée à la colère des dieux, que je t’ai sacrifié ma jeunesse, ma vie, ma vertu !
Le prince pensa que, en effet, Kamée avait renoncé pour lui à beaucoup de choses, et il regretta ses paroles.
— Je ne suis pas allé chez Sarah, dit-il, et je ne vois pas en quoi cela te blesse qu’une malheureuse femme retrouve un peu de confort et puisse nourrir son enfant en paix ?
La Phénicienne trépigna de colère. Elle leva son poing serré et ses yeux brillèrent de haine.
— C’est ainsi que tu me parles ? Cette Juive est malheureuse parce que tu l’as chassée du palais, mais je ne suis pas malheureuse, moi que les dieux ont chassée de leurs temples !.. Et ma souffrance, qu’en fais-tu ? Car je souffre, oui, je souffre de te voir préférer à moi un rejeton juif … Oui, un bâtard que je souhaiterais voir mort !
— Tais-toi ! cria le prince en lui mettant la main sur la bouche.
Effrayée, elle recula d’un pas.
— Ainsi, je ne puis même plus me plaindre ? demanda-t-elle. Mais si tu tiens tant à cet enfant, pourquoi m’as-tu fait quitter le temple ?
Calmé, le prince sourit. Il s’assit et dit :
— Mon maître d’école avait raison lorsqu’il me disait de me méfier des femmes … Vous êtes toutes les mêmes : semblables à des pêches veloutées qui, dès qu’on y mord, laissent échapper une guêpe qui blesse les lèvres et le cœur …
— Tu te plains déjà ? Tu ne m’épargnes donc aucune injure, pour me remercier de t’avoir sacrifié mon sacerdoce, ma pudeur …
Le prince continuait à sourire.
— Évite, Kamée, de lancer des malédictions sur la tête d’un nouveau-né devant son père. C’est là la meilleure façon d’étouffer l’amour …
— Sois tranquille, seigneur ; à l’avenir, il ne sera plus jamais question ni de mon malheur, ni de ton fils, répondit la Phénicienne d’une voi sourde.
— Dans ce cas, je continuerai à te prodiguer mes faveurs et je te rendrai la plus heureuse des femmes, conclut Ramsès avec douceur.
Livre 2
Chapitre premier
La nouvelle du licenciement des régiments libyens se répandit bientôt à Pi-Bast. On racontait que les soldats renvoyés par les prêtres pillaient et volaient tout sur leur passage. Les villes de Pimat et de Kasa avaient été détruites, une caravane revenant à Memphis attaquée. Toute la partie occidentale de l’Égypte se trouvait menacée et ses habitants fuyaient vers l’Est en proie à la panique. Le bruit courait que le chef libyen Musavassa avait décrété la guerre sainte contre l’Égypte.
Cependant, les autorités égyptiennes demeuraient inactives car aucun ordre n’était parvenu de Memphis. Ramsès assistait, impuissant, à l’inquiétude de la population et à l’indifférence des dignitaires de Pi-Bast. Le manque de directives en provenance de la capitale l’irritait au plus haut point, de même que l’apparente désinvolture de Méfrès et de Mentésuphis face à un péril aussi considérable.
Les deux prêtres semblaient l’ignorer et même l’éviter, et Ramsès se trouvait réduit à l’inaction. Il avait même cessé de rendre visite à ses soldats cantonnés à Pi-Bast et il passait ses journées et ses nuits à boire et à s’amuser avec les jeunes nobles de son entourage. Au fond de lui-même, il s’efforçait de faire taire son indignation contre les prêtres et ses craintes quant au sort du pays.
— Tu verras ! dit-il un jour à Tutmosis. Tu verras que les saints pères nous conduiront à notre perte ! Musavassa s’emparera de la Basse-Égypte et nous devrons fuir à Thèbes, à moins que les Éthiopiens ne nous chassent de là aussi …
— Oui, réellement, nos maîtres se comportent en traîtres ! répondit Tutmosis.
Au début de septembre, un grand banquet se déroula au palais. Il avait commencé à deux heures de l’après-midi et déjà avant le soir tous les convives étaient ivres. Hommes et femmes se roulaient sur le sol trempé de vin et couvert de débris de vaisselle. Ramsès était resté relativement lucide ; il n’était pas encore couché, mais se tenait assis dans son fauteuil, avec deux danseuses sur ses genoux ; l’une lui versait à boire, l’autre le couvrait de parfums précieux.
À ce moment, un officier entra dans la salle et, enjambant quelques convives ivres morts, il s’approcha du prince.
— Seigneur, dit-il, les archiprêtres Méfrès et Mentésuphis veulent te parler à l’instant même.
Ramsès écarta les deux femmes et, la tunique tachée de vin, le pas chancelant, il monta en titubant l’escalier qui conduisait à ses appartements. En le voyant, Méfrès et Mentésuphis s’entre-regardèrent.