— Que me voulez-vous ? demanda Ramsès en s’écroulant dans un fauteuil.
— Je ne sais si tu es en état de nous écouter, répondit Mentésuphis avec un air méprisant.
— Vous me croyez ivre, peut-être ? s’écria le prince. Ne craignez rien. Toute l’Égypte, en ce moment, est plongée dans une telle folie que ce sont les ivrognes qui gardent le plus de sagesse.
Le visage des prêtres s’assombrit. Mentésuphis commença :
— Tu sais sans doute, seigneur, que le pharaon et le Grand Conseil ont décidé de renvoyer vingt mille mercenaires ?
— En principe, je ne sais rien, coupa Ramsès. Vous n’avez pas daigné me consulter avant de prendre cette sage décision et vous ne m’avez même pas dit que quatre régiments ont déjà été dissous et que leurs hommes affamés pillent nos villes !
— Je croie comprendre que tu juges les ordres du pharaon ? … interrompit Mentésuphis.
— Non, pas ceux du pharaon ! cria le prince, mais ceux des traîtres qui, profitant de la maladie de mon père, abandonnent le pays aux Assyriens et aux Libyens !..
Les prêtres étaient abasourdis. Jamais encore un Égyptien n’avait prononcé de pareilles paroles.
— Nous reviendrons dans quelques heures, lorsque tu te seras calmé, dit Méfrès.
— Ce n’est pas la peine. Je sais ce qui se passe à la frontière occidentale. Ou plutôt ce sont mes cuisiniers, mes palefreniers et mes servantes qui le savent … Ne voudriez-vous pas, saints Pères, me mettre au courant, moi aussi ?
Mentésuphis prit un air indifférent et dit :
— Les Libyens se sont révoltés et s’apprêtent à attaquer l’Égypte.
— Ah oui ?
— Aussi, continuait Mentésuphis, le pharaon te charge de prendre en main le commandement des troupes de Basse-Égypte et de réprimer la révolte.
— Avez-vous un ordre écrit ?
Mentésuphis tendit au prince un parchemin couvert de sceaux.
— À partir de ce moment, je suis donc le commandement suprême et la plus haute autorité dans cette province ? demanda Ramsès.
— Oui.
— Je puis donc tenir avec vous un conseil de guerre ?
— Oui, et de toute urgence, dit Méfrès.
— Asseyez-vous.
Les prêtres s’assirent.
— J’ai besoin de savoir une chose : pourquoi a-t-on dissous les régiments libyens ?
— Et on en dissoudra d’autres, dit Mentésuphis, car le Grand Conseil veut se débarrasser de vingt mille soldats très coûteux, afin d’assurer au trésor royal quatre mille talents supplémentaires ; sinon, la cour du pharaon pourrait manquer d’argent …
— Ce que n’a pas à craindre le plus misérable des prêtres égyptiens ! interrompit le prince.
— Tu oublies, seigneur, qu’il n’est pas permis d’appeler un prêtre « misérable », répondit Mentésuphis. Si aucun d’eux ne risque la misère, il le doit à son mode de vie modeste.
— Mais alors, ce sont les statues qui boivent le vin que tous les jours on porte aux temples, et ce sont les statues aussi qui couvrent leurs femmes de bijoux ? ironisa le prince. Mais peu importe ! Je vous dis, moi, que ce n’est pas pour remplir le trésor royal que le Grand Conseil ouvre les frontières de l’Égypte à l’invasion !..
— Mais pourquoi ?
— Pour complaire au roi Assar. Puisque le pharaon a refusé d’abandonner la Phénicie aux Assyriens, vous cherchez à affaiblir le pays d’une autre façon ! Vous renvoyez des mercenaires pour susciter la guerre sur la frontière occidentale !
— Tes paroles noua étonnent ! s’écria Mentésuphis.
— Les ombres des pharaons s’étonneraient bien plus encore de savoir qu’un escroc chaldéen influe sur le sort de l’Égypte !
— Qui t’a parlé d’un Chaldéen ? demanda Mentésuphis.
Ramsès eut un sourire ironique.
— Je parle de Beroes … Si tu n’as jamais entendu parler de lui, adresse-toi à Méfrès, et si lui également a oublié, qu’il demande donc à Herhor et à Pentuer ! Voilà ce que sont les secrets de vos temples ! Un vagabond étranger, venu en Égypte comme un voleur, impose aux membres du Grand Conseil un traité plus déshonorant que celui que nous devrions signer après une défaite ! Ce vagabond est un espion à la solde du roi Assar, et nos savants se sont à ce point laissé séduire par lui que, le pharaon ayant refusé de livrer la Phénicie, ils renvoient des soldats et provoquent la guerre à l’Ouest !
Ramsès ne se dominait plus.
— Est-ce croyable ? continuait-il à crier. Alors que c’est le moment ou jamais de porter nos effectifs à trois cent mille hommes et de les faire marcher sur Ninive, ces pieux déments licencient vingt mille soldats et mettent le feu à leur propre maison !..
Méfrès était devenu livide en entendant ce terrible réquisitoire. Enfin, il prit la parole :
— Je ne sais, seigneur, à quelles sources tu as puisé tes informations, mais à supposer que tu aies raison et qu’un prêtre chaldéen ait incité le Grand Conseil à signer un traité pénible avec l’Assyrie, comment sais-tu si ce prêtre n’est pas un envoyé des dieux qui l’ont chargé de nous avertir des dangers qui menacent l’Égypte ?
— Depuis quand les Chaldéens vous inspirent-ils tellement confiance ? demanda le prince.
— Ils sont les frères aînés des prêtres égyptiens, dit Mentésuphis.
— Et le roi d’Assyrie le maître du pharaon, sans doute ? s’écria Ramsès.
— Ne blasphème pas ! coupa sèchement Méfrès. Tu remues là des secrets sacrés, ce qui s’est révélé dangereux pour de plus grands que toi !
— Soit, je ne les remuerai plus. Mais comment pouvez-vous reconnaître un Chaldéen envoyé des dieux d’un autre, espion d’Assar ?
— Par les miracles, répondit Méfrès. Si je voyais cette pièce se remplir d’esprits, si une force invisible te soulevait du sol, nous dirions que tu es l’instrument des dieux et nous t’obéirions.
Ramsès haussa les épaules et se mit à rire. Il se souvenait de ce que Tutmosis lui avait dit des pratiques religieuses de Méfrès. Aussi, dit-il sur un ton sarcastique :
— Du temps du roi Chéops, un archiprêtre voulut à tout prix se soulever dans les airs. À cet effet, il priait les dieux et ordonnait à ses subordonnés d’observer si une force invisible ne l’élevait pas dans l’air. Et, le croiriez-vous, saints Pères, depuis ce moment, il n’y eut plus de jour où les prêtres ne vissent pas leur supérieur planer au-dessus du sol … Oh ! De très peu … D’un doigt à peine … Mais, que t’arrive-t-il ? demanda-t-il soudain à Méfrès.
Effectivement, l’archiprêtre avait chancelé en entendant le récit de ses propres expériences et Mentésuphis dut le soutenir pour qu’il ne tombât pas.
Ramsès était ennuyé. Il fit boire le vieillard, lui frotta les tempes d’eau et agita au-dessus de lui un éventail. Bientôt, Méfrès revint à lui. Il se leva et dit à son confrère :
— Je pense que nous pouvons nous retirer ?
— Je le pense aussi, répondit Mentésuphis.
— Mais que dois-je faire, moi ? demanda le prince qui sentit qu’il avait été trop loin.
— Remplir tes devoirs de chef ! répondit Mentésuphis avec froideur.
Les deux archiprêtres s’en allèrent.
Ramsès avait retrouvé toute sa lucidité, et il se sentait mécontent de lui. Il comprenait qu’il venait de commettre deux lourdes fautes : il avait appris aux prêtres qu’il connaissait leurs secrets et, de plus, il avait cruellement raillé Méfrès. Il aurait maintenant donné un an de sa vie pour effacer de leur mémoire ces paroles d’ivrogne, mais il était trop tard. Il s’était fait des ennemis mortels et sentait tout le danger de sa situation. Il fit venir Tutmosis, qui arriva immédiatement, apparemment dégrisé.