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— Nous sommes en guerre et je suis nommé généralissime ! dit l’héritier du trône.

Tutmosis se courba jusqu’au sol.

— Et je ne boirai plus jamais, ajouta le prince. Sais-tu pourquoi ?

— Un chef doit éviter la boisson, répondit Tutmosis.

— Je l’avais oublié et j’ai tout dit aux prêtres …

— Quoi, tout ? demanda Tutmosis, effrayé.

— Que je les déteste et que je me moque de leurs miracles …

— Cela ne fait rien. De toute façon, ils ne comptent sur la sympathie de personne.

— Je leur ai dit également que je connais leurs secrets politiques.

— Aïe ! s’exclama Tutmosis. Cela, c’était trop !

— Tant pis ! dit Ramsès. Envoie une estafette aux divers régiments afin que leurs chefs viennent demain pour un conseil de guerre. Fais allumer les signaux d’alarme, afin que toutes les troupes de Basse-Égypte se mettent en branle vers la frontière occidentale. Va aussi chez le gouverneur et dis-lui de s’occuper de rassembler des armes, des vêtements et des provisions.

— La traversée du Nil sera difficile, dit Tutmosis.

— C’est pourquoi fais réquisitionner toutes les embarcations qui se trouvent sur le fleuve, et quelles se tiennent prêtes à faire traverser les troupes !

Pendant ce temps, Méfrès et Mentésuphis rentraient chez eux. Lorsqu’ils furent seuls dans leur cellule, Méfrès s’écria :

— Jamais un pharaon n’a autant blasphémé qu’aujourd’hui l’a fait ce gamin !.. Même un ennemi de l’Égypte n’oserait ainsi injurier les prêtres !

— Le vin dévoile la vraie nature de l’homme, dit Mentésuphis.

— Mais le prince a une âme de païen ! Il raille les miracles, ne croit pas aux dieux …

— Ce qui me donne surtout à réfléchir, dit sombrement Mentésuphis, c’est qu’il a appris nos conversations avec Beroes. Car il sait tout !

— Nous avons été trahis ! murmura Méfrès.

— C’est étrange, car vous n’étiez que quatre.

— Pas du tout. La prêtresse d’Iside, et trois prêtres qui l’ont guidé connaissaient la présence de Beroes ici.

— Même si l’un d’eux nous a écoutés, ce n’est pas à ce gamin qu’il aura vendu son secret, mais à quelqu’un de plus important. Là est le danger !

L’archiprêtre du temple de Path, Sem, entra dans la cellule.

— Je suis entré, car vous criez si fort que j’ai cru à un malheur. Que vous arrive-t-il ? demanda-t-il.

— Dis-moi ce que tu penses de l’héritier du trône ? demanda à son tour Mentésuphis.

— Je pense qu’il doit être content de son nouveau commandement, car c’est un héros-né. Il est capable de tailler en pièces les rebelles libyens.

— Il est aussi capable de raser tous nos temples ! écria Méfrès.

— Oui, renchérit Mentésuphis, tu ne peux imaginer les mots, tous les blasphèmes que nous l’avons entendu prononcer aujourd’hui !

— Je ne puis y croire ! s’exclama Sem.

— Il était soi-disant ivre, dit ironiquement Méfrès.

— Même ivre, je ne le crois pas capable de blasphémer.

— C’est ce que nous croyions nous aussi, dit Mentésuphis. Nous étions tellement sûrs de le bien connaître que, depuis son retour du temple de Hator, nous avons cessé de le surveiller.

— Oui, nous avons voulu faire l’économie de quelques espions, et voilà le résultat ! dit Méfrès.

— Mais qu’a-t-il dit exactement ? demanda Sem avec impatience.

— En deux mots, voici : Ramsès se moque des dieux …

— Est-ce possible ?

— Il critique les ordres du pharaon …

— Dieux !

— Il appelle traîtres les membres du Grand Conseil …

— Mais …

— Et il a appris la venue de Beroes et ses entretiens avec Méfrès, Herhor et Pentuer au temple de Set.

L’archiprêtre Sem se prit la tête dans les mains en signe de désespoir.

— Ce n’est pas possible ! s’écria-t-il. Ce n’est pas possible ! Quelqu’un a dû jeter un sort à Ramsès … Peut-être cette Phénicienne qu’il a arrachée au temple d’Astoreth ?

La remarque parut frapper Mentésuphis et il jeta un coup d’œil à Méfrès ; mais celui-ci, tout à son indignation, ne remarqua rien.

— Nous devons faire une enquête, dit-il, pour connaître l’emploi du temps du prince depuis son retour du temple de Hator. Il a eu trop de liberté et trop de relations avec les ennemis de l’Égypte. Et toi, Sem, tu nous aideras …

À la suite de cette discussion, l’archiprêtre Sem convoqua le peuple, dès le lendemain, à une cérémonie solennelle au temple de Ptah. Des hérauts appelaient les fidèles à grand renfort de flûtes et de trompettes et lui annonçaient que trois jours durant des prières seraient dites et que des processions défileraient à l’intention de la campagne entreprise contre les Libyens.

Du matin au soir, une foule considérable, composée de riches et de pauvres, d’aristocrates et de paysans, se massait aux abords du temple. Plusieurs fois par jour, une procession solennelle quittait le sanctuaire, portant l’effigie du dieu. La foule se prosternait alors et se confessait à haute voix, aidée dans son examen de conscience par des prêtres disséminés abondamment dans cette masse humaine. Les riches, eux, se confessaient individuellement, dans des cellules du temple. Les troupes partant vers l’Ouest passèrent et l’archiprêtre bénit leurs amulettes qui devaient les protéger des coups ennemis. La nuit, le tonnerre retentissait sur le temple et des éclairs jaillissaient des hauts pylônes ; cela signifiait que le dieu prêtait aux prêtres une oreille favorable.

À l’issue de ces cérémonies, Méfrès, Mentésuphis et Sem se réunirent en un conseil secret. La situation était désormais claire, les informateur dispersés dans la foule avaient recueilli les bruits suivants : les soldats disaient que, dès son avènement sur le trône, Ramsès ferait la guerre à l’Assyrie et en ramènerait des richesses considérables, dont chaque combattant aurait sa part ; le peuple murmurait que lorsque le pharaon vainqueur reviendrait de Ninive, il donnerait des esclaves à tous les paysans et supprimeraient les impôts pour plusieurs années ; les aristocrates, eux, pensaient qu’en premier lieu le nouveau pharaon reprendrait aux prêtres les biens hypothéqués par les nobles et les leur rendrait ; ils pensaient aussi que le futur pharaon régnerait seul, sans la participation du Grand Conseil des prêtres.

C’étaient là les informations que l’archiprêtre Sem et ses agents avaient recueillies. Méfrès et Mentésuphis, de leur côté, avaient appris un autre fait intéressant : le prêtre Osochor, qui avait accueilli le Chaldéen Beroes au temple de Set, dépensait depuis quelque temps des sommes considérables, hors de proportion avec ses revenus. C’est pourquoi, on pouvait le soupçonner d’avoir vendu aux Phéniciens, pour un prix élevé, le secret des conversations entre les prêtres égyptiens et l’envoyé du roi Assar.

L’archiprêtre Sem dit à cela :

— Si Beroes est vraiment un saint homme, demandez-lui si c’est Osochor qui a trahi.

— Nous l’avons déjà fait, répondit Méfrès, mais Beroes a refusé de répondre. Il a ajouté que ni l’Égypte ni la Chaldée ne pâtiront de cette trahison. Le coupable, si on le découvre, mérite donc l’indulgence.

— C’est vraiment un saint homme ! murmura Sem.

— Et que penses-tu, lui demanda Méfrès, que penses-tu des agissements de l’héritier du trône ?