— Je répondrai comme Beroes : le prince ne fait aucun tort à l’Égypte ; aussi faut-il être indulgent pour lui …
— Mais il raille les dieux et les miracles, il excite le peuple à la révolte !.. Ce sont là des faits graves ! dit Méfrès avec rancœur.
Il ne pouvait pardonner à Ramsès d’avoir raillé de façon grossière ses pratiques religieuses.
Mais l’archiprêtre Sem aimait le prince et il dit avec un sourire :
— Quel est le paysan qui ne voudrait un esclave pour l’aider, ou qui ne souhaiterait ne plus payer d’impôts ? Y a-t-il un soldat qui ne rêve de ramener de la guerre mille drachmes ou même davantage ? Et les nobles, n’est-il pas normal qu’ils souhaitent que notre pouvoir diminue au profit du leur ?
— Certes, dit Méfrès, mais que veux-tu prouver par là ?
— Rien. Je voudrais simplement que vous ne mettiez pas le prince en accusation devant le Grand Conseil, car aucun tribunal ne le condamnera parce que les soldats veulent la guerre ou que les paysans parlent de suppression d’impôts. Vous seuls risquez un blâme pour n’avoir pas suffisamment surveillé Ramsès.
— Et les injures dont il nous a accablés, n’est-ce rien ? C’est un homme impie ! s’obstina Méfrès.
— Vous n’aviez pas à parler de choses importantes avec un homme ivre, répondit Sem ; d’ailleurs, vous avez commis une faute en nommant chef de l’armée un homme se trouvant dans cet état …
— Tu es la sagesse même, dit Méfrès ; cependant, je vote pour l’accusation devant le Grand Conseil !
— Et moi, je vote contre ! répliqua Sem avec énergie. Le Grand Conseil doit recevoir un rapport, mais non pas une accusation.
— Moi aussi, je suis contre l’accusation, dit Mentésuphis.
Se voyant seul contre deux, Méfrès céda, mais il garda à l’héritier du trône une profonde rancune. C’était un vieillard pieux mais méchant ; il avait une haute opinion de son rang de prêtre, et n’admettait pas qu’on lui manquât de respect.
Chapitre II
Conformément aux conseils des astrologues, l’état-major devait quitter Pi-Bast le 7 septembre, car cette journée-là était désignée comme très favorable par les astres et devait assurer la victoire aux Égyptiens.
Depuis sa récente nomination, Ramsès se vouait avec fièvre à sa tâche de chef. Il s’occupait de l’armement et du ravitaillement de ses soldats, accueillait lui-même ses nouvelles recrues et dirigeait leur entraînement. Il interrogeait personnellement les espions, présidait tous les conseils de guerre, était présent partout à la fois et au courant de tout. L’archiprêtre Mentésuphis, qui représentait le ministre de la Guerre Herhor, admirait le zèle et l’habileté du prince.
— Vous savez que je n’aime pas l’héritier du trône depuis que je le sais faux et retors, dit-il un jour à Sem et à Méfrès. Je dois cependant reconnaître que ce garçon est un chef-né. Nos troupes seront le long de la frontière trois ou quatre jours plus tôt que prévu, et les Libyens ont déjà perdu la guerre avant d’avoir entendu siffler une seule de nos flèches …
— Quel danger pour nous, un pharaon pareil ! ajouta Méfrès, avec l’obstination hargneuse propre aux vieillards.
La veille du 7 septembre, Ramsès, après avoir pris son bain, déclara à ses officiers que le départ aurait lieu le lendemain, deux heures avant le lever du soleil.
— Maintenant, je veux dormir en paix ! conclut-il.
Mais son souhait paraissait irréalisable : la ville était pleine de soldats, et un régiment campait en face du palais. On entendait partout des rires, des chants et des cris joyeux. Dans sa chambre, Ramsès eut à peine le temps de se déshabiller qu’un officier survint, porteur d’un rapport sans importance ; puis on amena des espions qui n’apprirent rien de nouveau ; des nobles vinrent saluer le prince ; des marchands phéniciens les suivirent, proposant leurs services à l’armée … Tous entraient chez Ramsès avec une complète désinvolture, et toute étiquette leur semblait abolie du fait de la guerre. Le prince, quoique impatient, reçut tout le monde ; mais lorsqu’une de ses femmes vint lui demander s’il ne l’aimait plus, parce qu’il avait négligé de lui faire ses adieux, il laissa éclater son impatience. Il appela Tutmosis et lui dit :
— Reste dans cette chambre et console mes femmes, si le cœur t’en dit. Moi, je vais me cacher dans le jardin ; sinon, je ne pourrai fermer l’œil et je ne serai bon à rien, demain.
— Où dois-je te chercher, en cas de besoin ?
— Oh ! Ne me cherche pas ! Je me réveillerai bien tout seul quand sonneront les trompettes !
Il mit un manteau sur ses épaules et sortit dans le jardin. Là aussi, des soldats et des domestiques couraient de tous côtés et tout ordre avait disparu. Ramsès se dirigea vers la partie la plus boisée du parc, il y trouva un banc sous une tonnelle et s’y étendit.
— Ici, au moins, ni les femmes ni les prêtres ne me trouveront ! grogna-t-il.
Et il s’endormit profondément.
Depuis quelques jours, la Phénicienne Kamée ne se sentait pas bien. Elle éprouvait des douleurs dans les articulations et des démangeaisons au visage. Cette légère indisposition l’occupait tout entière et elle passait ses journées devant un miroir, à observer son visage. Elle avait oublié ses craintes récentes, oublié aussi Ramsès et Sarah, tant la préoccupaient les taches imperceptibles qui étaient apparues sur son front.
« Des taches … Oui, je les aperçois, murmura-t-elle. Deux, trois, quatre taches … Astoreth ! Tu ne vas pas te venger de cette façon-là ! Plutôt la mort ! Mais j’exagère … Ce n’est pas possible … Un insecte m’a sans doute mordue, ou bien je me suis frottée avec de l’huile impure … D’ici demain, les taches auront disparu … ».
Mais, le lendemain, les taches persistaient. Elle appela une servante.
— Viens ici, dit-elle, et regarde-moi.
Mais elle restait assise dans le coin le plus sombre de la pièce.
— Regarde bien, dit-elle d’une voix sourde. Vois-tu des taches sur mon visage ? … N’approche pas !
— Non, je ne vois rien, dit la servante.
— Et là, sous l’œil gauche ?
— Voulez-vous vous asseoir dans la lumière ? demanda la domestique.
Ces mots firent éclater Kamée de fureur.
— Va-t’en, misérable ! cria-t-elle. Et ne te montre plus devant moi !
La servante sortie, elle s’enduisit le visage d’une pâte rose. Le soir, sentant croître ses douleurs dans les articulations, de plus en plus inquiète, elle fit appeler un médecin. Lorsqu’on lui annonça qu’il était là, elle fut prise de panique, cassa un miroir et refusa de le recevoir.
Bientôt, elle cessa de se nourrir et lorsque, le soir du 6 septembre, la veille du départ de l’armée, une servante entra dans sa chambre, elle la trouva couchée, la tête enveloppée d’un voile. Puis, elle se leva de nouveau, reprit sa place devant le miroir, et monologua :
« Même s’il y a des taches, ce ne peuvent être celles-là … Ce n’est pas la lèpre !.. Dieux ! Au secours ! Je retournerai au temple ! Je ferai pénitence jusqu’à la fin de mes jours, mais pas cela !.. ».
Elle se calma un peu, et réfléchit :
« Il n’y a pas de taches … Je me frotte la peau et, naturellement, elle rougit … Une prêtresse, femme de l’héritier du trône, ne peut avoir la lèpre ! Seuls les marins, les prisonniers et les Juifs l’ont … Dieux ! Envoyez donc la lèpre sur cette Sarah !.. ».
À ce moment, une ombre apparut dans l’embrasure de la fenêtre, et Ramsès sauta à l’intérieur de la pièce.
Kamée se figea de stupeur. Puis, ses yeux se remplirent d’horreur.