— Lykon ? murmura-t-elle d’une voix blanche. Lykon, toi ici ? Ils te recherchent !
— Je sais, ricana le Grec. La police et les Phéniciens sont à mes trousses. Et pourtant, je suis ici, chez toi, et j’ai été chez ton maître !
— Tu as été dans la chambre de Ramsès ?
— Oui, dans sa chambre … Je lui aurais plongé mon poignard dans la poitrine, mais il n’était pas là … Ton amant est chez une autre femme, sans doute …
— Que veux-tu ? Va-t’en ! chuchota Kamée.
— Oui, mais avec toi. Une voiture attend, dans la rue, et sur le Nil j’ai une barque.
— Tu es fou ! La ville et les routes sont pleines de soldats !
— Il ne nous sera que plus facile de fuir, dans toute cette agitation … Prends tous tes bijoux ; je reviens dans un instant …
— Où vas-tu ?
— Je vais à la recherche de ton maître, dit Lykon. Je ne partirai pas sans lui avoir laissé un souvenir …
— C’est insensé !
— Tais-toi ! cria-t-il, pâle de fureur. Tu oses le défendre ?
La Phénicienne parut réfléchir. Elle serra les poings, et ses yeux brillèrent d’un éclat mauvais.
— Et si tu ne le trouves pas ? demanda-t-elle.
— Je tuerai quelques soldats endormis, ou je mettrai le feu au palais … D’ailleurs, je ne sais encore ce que je ferai, mais je ne m’en irai pas ainsi !
Kamée le regarda avec des yeux si étranges qu’il s’étonna.
— Qu’as-tu ? demanda-t-il.
— Rien. Écoute-moi bien : tu n’as jamais autant ressemblé au prince qu’aujourd’hui. Si tu veux faire un coup d’éclat …
Elle se pencha vers lui et lui parla longuement à l’oreille. Le Grec écoutait, stupéfait.
— Femme, dit-il, tu as des idées monstrueuses … Oui, vraiment, c’est lui qu’on accusera …
— C’est mieux que le poignard, n’est-ce pas ? dit-elle dans un sourire.
— Jamais je n’y aurais songé ! Mais, peut-être, vaut-il mieux … tous les deux ?
— Non, qu’elle vive, elle ! Ce sera ma vengeance …
— Quelle femme perverse tu es !.. murmura Lykon. Mais tu me plais … Oui, décidément, notre vengeance sera royale.
Il alla à la fenêtre et disparut. Kamée se pencha au-dehors et le suivit du regard.
Environ un quart d’heure après le départ de Lykon, un terrifiant cri de femme retentit dans le jardin, puis le silence revint. Kamée sentit la peur s’emparer d’elle. Elle tomba à genoux et plongea le regard dans le parc sombre. Un pas retentit bientôt dans l’allée et Lykon apparut, vêtu d’un manteau sombre. Il respirait lourdement et ses mains tremblaient,
— Tu as les bijoux ? demanda-t-il.
— Laisse-moi ! dit-elle.
Le Grec la saisit par le cou.
— Misérable ! dit-il. Tu ne comprends donc pas qu’avant l’aube ils viendront t’arrêter et que dans quelques jours tu passeras par les mains de l’étrangleur ?
— Je suis malade …
— Les bijoux !
— Ils sont sous le lit …
Lykon entra dans la chambre, tira de dessous le lit une lourde cassette, puis il jeta son manteau sur les épaules de Kamée et la prit par le bras.
— Viens, dit-il. Indique-moi la sortie.
— Laisse-moi …
Le Grec se pencha sur elle.
— Crois-tu que je vais te laisser ici ? Je t’emmène ! Non pas que je tienne encore à toi, garce, mais pour montrer à ton Ramsès qu’il y a quelqu’un de supérieur à lui. Il t’a volé à la déesse, je te vole à lui !
— Mais puisque je te dis que je suis malade …
Le Grec appuya la lame d’un poignard contre le cou de Kamée. Elle trembla.
— Je te suis … dit-elle.
Ils sortirent par une porte dérobée. Dans le jardin, des soldats chantaient autour de grands feux, des domestiques allaient et venaient de tous côtés. À la sortie, les gardes les arrêtèrent :
— Qui êtes-vous ?
— Thèbes, répondit Lykon.
On les laissa passer et ils disparurent dans l’obscurité des rues.
Deux heures avant l’aube, les tambours et les trompettes retentirent. Tutmosis dormait encore profondément lorsque Ramsès le réveilla en lui arrachant son manteau.
— Debout, guerrier ! s’écria-t-il en riant. Les régiments sont déjà en marche !
Tutmosis s’assit dans son lit et se frotta les yeux.
— Ah, c’est toi, seigneur, dit-il en bâillant. As-tu bien dormi ?
— Merveilleusement bien !
— Moi, j’ai encore bien sommeil …
Ils prirent un bain, revêtirent leurs tuniques et leurs cuirasses et montèrent à cheval. En compagnie de la suite du prince, ils dépassèrent sur la route les colonnes de soldats en marche, se hâtant vers le Nil dont la traversée s’annonçait difficile à cause des crues. Lorsque le soleil apparut à l’horizon, le dernier soldat avait quitté Pi-Bast et le gouverneur s’était remis au lit, interdisant qu’on troublât son sommeil pour quelque raison que ce fût. Mais à peine se fut-il étendu qu’un officier de police entra, demandant audience pour un motif très important.
— Est-ce vraiment si urgent ? grommela le gouverneur.
— Oui, seigneur. Un grand malheur est arrivé : le fils de l’héritier du trône vient d’être assassiné.
— Quel fils ? s’écria le gouverneur.
— Celui de Sarah, la Juive.
— Qui l’a tué ? Quand ?
— Cette nuit.
— Mais qui a pu faire cela ?
L’officier écarta les bras.
— Je demande qui est l’assassin ? répéta le gouverneur, avec plus de frayeur que de colère.
— Veuille procéder toi-même à l’enquête, seigneur, car je n’ose répéter ce que j’ai entendu.
La peur du gouverneur s’accrut encore. Il ordonna d’amener les domestiques de Sarah et fit demander l’archiprêtre Méfrès, Mentésuphis étant parti avec l’armée.
Méfrès arriva, fort étonné. Le gouverneur lui apprit l’assassinat du fils de Ramsès et lui dit que l’officier de police n’osait fournir aucun renseignement.
— Y a-t-il des témoins ? demanda le prêtre.
— Ils attendent tes ordres, saint Père.
On fit entrer le portier de Sarah.
— Sais-tu que l’enfant de ta maîtresse a été tué ? demanda le gouverneur.
La domestique se prosterna et dit :
— J’ai même vu le corps fracassé contre le mur et ma maîtresse qui fuyait en hurlant …
— Quand cela s’est-il passé ?
— Peu après minuit, quelques instants après la venue chez notre maîtresse du prince héritier, dit le portier.
— Ramsès s’est donc rendu cette nuit chez ta maîtresse ? demanda Méfrès.
— Oui, saint Père.
— C’est étrange, murmura Méfrès au gouverneur.
Ils entendirent encore la cuisinière et l’habilleuse de Sarah. Toutes deux affirmaient que le prince Ramsès était venu, la nuit, dans la chambre de Sarah, y était resté un moment, puis était sorti en courant, suivi par Sarah qui criait affreusement.
— Mais l’héritier du trône n’a pas quitté ses appartements de toute la nuit ! dit le gouverneur.
L’officier de police secoua la tête et fit venir des domestiques du palais qui affirmèrent que Ramsès n’avait pas dormi chez lui. Il était sorti, disaient-ils, avant minuit, et était rentré au moment du rappel.
Lorsque les deux dignitaires restèrent seuls, le gouverneur se jeta à terre, disant qu’il était malade et qu’il préférait mourir plutôt que de poursuivre l’enquête. Pâle et ému, Méfrès répondit qu’il fallait élucider l’affaire, et il ordonna au gouverneur de l’accompagner à la maison de Sarah.