Выбрать главу

Ils se trouvèrent rapidement sur les lieux du crime. Ils virent, dans la chambre, Sarah à genoux à côté du berceau ; les murs et le plancher étaient couverts de sang. Le gouverneur faillit s’évanouir. Méfrès, plus calme, s’approcha de Sarah, lui toucha l’épaule et dit :

— Nous venons de la part du pharaon …

Sara se redressa d’une détente et, reconnaissant Méfrès, lui cria d’une voix terrible :

— Soyez maudits !.. Vous vouliez un roi juif, le voici ! Ah ! Pourquoi ai-je écouté vos perfides conseils ?

Elle se jeta de nouveau sur le berceau, en gémissant :

— Mon fils … Mon petit Seti … Il était si beau, si intelligent … Il me tendait ses petits bras … Jehovah ! Comment est-ce possible ? … Un si petit enfant ! Une hyène aurait eu pitié de lui !..

L’archiprêtre la prit par les épaules et la remit debout.

— Sarah, dit-il, au nom du maître de l’Égypte, je t’ordonne de me répondre : qui a tué ton fils ?

Elle regardait droit devant elle avec des yeux fous et se frottait le front. Le gouverneur lui tendit une coupe de vin.

— Je t’ordonne de me donner le nom de l’assassin, répéta Méfrès.

Les soldats et les policiers présents commencèrent à reculer vers la porte et le gouverneur se boucha les oreilles avec une expression de désespoir.

— Qui a tué ? dit enfin Sarah d’une voix sourde en regardant Méfrès droit dans les yeux. Tu demandes qui a tué ? Je vous connais, vous prêtres … Je connais votre justice !..

— Qui ? insistait Méfrès.

— Moi ! hurla Sarah d’une voix stridente. C’est moi qui ai tué mon enfant parce que vous en aviez fait un Juif !

— C’est faux ! dit Méfrès d’une voix sifflante.

— C’est moi ! C’est moi ! répétait Sarah. Vous qui me voyez et m’entendez — elle s’adresse aux assistants — sachez que c’est moi l’assassin, moi seule ! criait-elle en se frappant la poitrine.

Le gouverneur la regarda avec pitié ; les femmes pleuraient. Seul Méfrès serrait les lèvres et gardait un visage de pierre. Enfin, il dit au policier :

— Je vous confie cette femme ; conduisez-la à la prison.

— Je veux emporter mon fils avec moi ! cria Sarah en se penchant sur le berceau.

— Oui, prends-le, pauvre femme, dit le gouverneur en se couvrant le visage.

Les dignitaires quittèrent la chambre. Sarah monta dans une litière, portant dans ses bras un paquet enveloppé de linges ensanglantés. Ses domestiques la suivirent jusqu’à la prison.

Méfrès et le gouverneur rentraient à travers le jardin.

— J’ai pitié de cette femme, dit le gouverneur d’une voix émue.

— Elle sera punie comme il se doit … pour avoir menti, dit le prêtre.

— Tu crois vraiment que …

— Je suis convaincu que les dieux retrouveront et châtieront l’assassin …

À la sortie du jardin, le régisseur du palais de Kamée courut à leur rencontre en criant :

— La Phénicienne a disparu !

— Encore un malheur !.. murmura le gouverneur.

— Ne crains rien ; elle a suivi le prince, dit Méfrès.

Au ton de sa voix, le gouverneur comprit que Méfrès détestait l’héritier du trône, et son sang se glaça. Il savait que si Ramsès était convaincu d’avoir tué son fils, il ne monterait jamais sur le trône et le joug des prêtres se ferait plus pesant encore. Ses craintes augmentèrent lorsque, le soir, les deux médecins chargés de l’examen du corps déclarèrent que le meurtrier ne pouvait être qu’un homme. En effet, on avait saisi l’enfant d’une seule main, par les deux jambes, et on lui avait fracassé la tête contre le mur. La main de Sarah n’eût pu prendre les deux jambes à la fois, et d’ailleurs les empreintes étaient celles d’une main d’homme. Ayant appris cela, l’archiprêtre Méfrès se rendit à la prison et adjura Sarah de lui décrire l’auteur du crime.

— Je te croirai et tu seras libre à l’instant même, dit-il.

Mais Sarah accueillit très mal ces paroles.

— Vous êtes des chacals ! cria-t-elle. N’avez-vous pas assez de deux victimes, que vous en cherchez encore de nouvelles ? Je vous l’ai dit : c’est moi qui ai tué mon enfant ! Qui d’autre aurait pu commettre pareille horreur ?

— Sais-tu ce que tu risques, femme obstinée ? demanda Méfrès, en colère. Tu seras condamnée à tenir le cadavre de ton enfant dans tes bras pendant trois jours, puis tu iras en prison pour quinze ans !

— Trois jours seulement ? répéta-t-elle. Mais je ne veux plus jamais quitter mon petit Seti, et ce n’est pas en prison, mais dans la tombe, que je le suivrai …

À la réunion des prêtres qui eut lieu ce jour-là, le pieux Sem prit la parole :

— J’ai déjà vu des mères infanticides, dit-il, mais aucune qui ressemblât à celle-là.

— Bien sûr ! Ce n’est pas elle qui a tué son fils ! décria Méfrès.

— Et qui l’aurait tué ?

— Celui que les domestiques ont vu entrer chez Sarah puis sortir en courant … Celui qui a emmené avec lui, à la guerre, la prêtresse phénicienne Kamée … Celui qui a chassé Sarah de sa maison et en a fait une esclave parce que son fils était devenu juif !.. termina Méfrès, au comble de l’irritation.

— Tu prononces là des accusations graves ! interrompit Sem.

— Il faut faire la lumière sur cette affaire !

Il ne se doutait pas que le dénouement était tout proche.

En effet, le chef de la police de Pi-Bast, dès qu’il apprit le crime, s’empressa d’en avertir le Phénicien Hiram et, pendant que les prêtres interrogeaient Sarah, la police et les Phéniciens se lançaient à la poursuite du Grec Lykon et de la prêtresse Kamée. Trois jours plus tard, les policiers ramenaient à Pis-Bast, dans une cage recouverte d’un drap, une femme qui ne cessait de hurler. Aussitôt, le chef de la police pria les archiprêtres Sem et Méfrès ainsi que le gouverneur, de venir chez lui. Lorsqu’ils furent là, il leur demanda de lui dire tout ce qu’ils savaient du crime qui avait été commis. Le gouverneur déclara ne rien savoir ; Sem proclama la conviction qu’il avait de l’innocence de Sarah ; Méfrès lui dit :

— Je ne sais si l’on t’a dit que, la nuit du crime, une des femmes du prince, Kamée, a disparu ?

Le policier parut fort surpris.

— De plus, continua Méfrès, je ne sais si tu es au courant du fait que l’héritier du trône n’a pas dormi chez lui cette nuit-là et qu’on l’a vu chez Kamée ?

L’étonnement du chef de la police semblait aller croissant.

— Il est bien regrettable, acheva Méfrès, que tu te sois absenté de Pi-Bast pendant ces quelques jours …

Le policier fit un profond salut et se tourna vers le gouverneur :

— Pourrais-tu me dire, seigneur, comment le prince était vêtu ce soir-là ? demanda-t-il.

— Il portait une chemise bleue et un tablier rouge cousu d’or, répondit le gouverneur. Je m’en souviens très bien, car je lui ai parlé le soir même.

Le policier frappa dans les mains et le portier de Sarah entra.

— Tu as vu le prince entrer chez ta maîtresse, la nuit du crime, n’est-ce pas ?

— Oui, je lui ai ouvert la grille …

— Te souviens-tu comment il était habillé ?

— Il avait une chemise à raies noires et jaunes, et un tablier bleu et rouge, répondit le domestique.

Le gouverneur et les deux prêtres étaient stupéfaits, et lorsque les autres domestiques de Sarah, interrogés, confirmèrent la description faite par le portier, le visage du gouverneur s’épanouit, cependant que Méfrès parut fort ennuyé.