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Cependant, Ramsès avait atteint le désert en huit jours de marche à peine et ses régiments occupaient tous les ravins des collines frontalières. Si le jeune Téhenna avait pu emprunter la vue de l’aigle et regarder du haut des airs, il aurait frémi devant le déploiement des forces égyptiennes qui s’apprêtaient à l’enfermer impitoyablement dans un étau mortel.

Chapitre IV

Depuis que l’armée du prince avait quitté Pi-Bast, l’archiprêtre Mentésuphis, qui accompagnait Ramsès, envoyait et recevait quotidiennement plusieurs dépêches. Il restait en contact avec le ministre Herhor qu’il informait de la marche de l’armée et des agissements de l’héritier du trône ; Herhor lui répondait en recommandant chaque fois que la plus grande latitude possible fût laissée au prince.

Une légère défaite, écrivait Herhor, donnerait une excellente leçon de modestie et de prudence au prince qui se croit déjà un grand guerrier …

Comme Mentésuphis avait répondu qu’une défaite semblait peu probable, Herhor lui fit comprendre que de toute façon le triomphe ne devait pas être trop éclatant.

Il serait bon pour l’État que Ramsès demeurât quelques années à la guerre … Cela l’occuperait, et ses soldats avec lui …

En outre, Mentésuphis correspondait avec Méfrès qui le tenait au courant de l’enquête sur l’assassinat du fils de Sarah ; il accusait ouvertement Ramsès d’être le meurtrier et lorsque l’innocence du prince devint évidente, Méfrès, hors de lui, persévéra dans ses accusations d’impiété vis-à-vis de l’héritier du trône.

Ainsi, tout un réseau de messages enserrait Ramsès, occupé uniquement par sa tâche de stratège. Le 14 septembre, la concentration de toutes les troupes se fit près de la ville de Phérénutis ; à sa grande joie, le prince retrouva là Patrocle et ses régiments grecs. Pentuer, désigné par Herhor comme adjoint de Mentésuphis, était là aussi. Cet afflux de prêtres dans le camp n’enchantait d’ailleurs guère Ramsès ; il résolut de les ignorer et il ne demandait même pas leur avis lors des conseils de guerre.

La véritable guerre commençait. En premier lieu, Ramsès fit répandre dans la région frontalière la nouvelle que les Libyens avançaient en masse, pillant et tuant. Effrayée, la population des villes et des campagnes de cette région se mit à fuir vers l’Est, et elle tomba sur l’armée égyptienne. Le prince fit alors prendre tous les hommes et les chargea de porter les bagages des soldats, et il laissa repartir les femmes et les enfants vers l’intérieur du pays. Ensuite, il envoya des espions chargés d’observer les mouvements de l’armée ennemie et d’évaluer son importance. Ils revinrent porteurs d’informations précises quant à l’emplacement de l’ennemi, mais fort exagérées quant à son nombre. De plus, ils affirmaient — à tort — que Musavassa lui-même, accompagné de son fils Téhenna, se trouvait à la tête de l’armée libyenne. Ramsès rougit de plaisir à l’idée d’affronter un guerrier aussi fameux que Musavassa. Il surestimait l’importance de la bataille à venir et redoublait de précautions. Il eut même recours à la ruse : il chargea des espions de s’introduire parmi les régiments libyens qui avaient été auparavant au service du pharaon et de les engager à changer de camp ; en retour, il leur promettait le pardon et une récompense en argent. Patrocle et les autres généraux jugèrent le moyen ingénieux ; les prêtres, eux, ne dirent rien et Mentésuphis en référa à Herhor, qui lui fit aussitôt parvenir sa réponse.

La région où allait se dérouler la bataille était une étroite vallée de plusieurs dizaines de kilomètres de long, fermée à ses deux extrémités par une ligne de collines escarpées. Des marécages d’eau salée la parsemaient, et la végétation y était rare. Une chaleur intense régnait continuellement dans cette vallée à l’aspect sinistre et désolé. Les Libyens comptaient traverser rapidement cette région hostile et, le soir du 14 septembre, ils se trouvèrent au pied des collines qui cachaient la vallée marécageuse.

Au cours de la même nuit, les troupes égyptiennes avaient pris possession des ravins de la région et s’y dissimulaient, attendant l’ennemi qui allait se jeter dans le piège mortel qui lui était tendu.

Le plan de Ramsès était simple : il voulait couper aux libyens la retraite et les repousser vers le désert, où ils ne manqueraient pas de périr de faim et de soif. À cet effet, il avait disposé son armée le long de la limite nord de la vallée, et l’avait divisée en trois parties : l’aile droite, commandée par Patrocle, devait couper la retraite aux Libyens ; l’aile gauche, sous les ordres de Mentésuphis était chargée d’arrêter la marche de l’ennemi ; le prince, assisté de Pentuer, s’était réservé le centre.

À l’aube du 15 septembre, un groupe de Libyens à cheval pénétra dans la vallée. Ils la traversèrent au galop et, ne voyant rien de suspect, ils retournèrent vers les leurs. Vers dix heures du matin, au moment où la chaleur devenait déjà insupportable, Pentuer dit au prince :

— Les Libyens se sont engagés dans la vallée et ils ont dépassé les positions de Patrocle. Ils seront ici dans une heure.

— Comment le sais-tu ? demanda le prince, étonné.

— Les prêtres savent tout ! répondit Pentuer en souriant.

Il monta sur un rocher, tira de sa trousse un objet brillant et l’agita au bout de son bras en direction des positions de Mentésuphis.

— Maintenant, Mentésuphis est déjà averti lui aussi, dit-il.

Le prince était stupéfait.

— J’ai de meilleurs yeux que toi et mes oreilles sont aussi bonnes que les tiennes, dit-il ; pourtant, je n’ai rien vu ni rien entendu ! Comment fais-tu pour voir d’ici l’ennemi et pour communiquer avec Mentésuphis ?

Pentuer lui dit de fixer le regard sur la colline d’en face ; Ramsès obéit et dut baisser les yeux aussitôt : un éclair, venant des broussailles, au loin, l’avait ébloui.

— Quelle est cette clarté insupportable ? s’écria-t-il.

— C’est le prêtre accompagnant Patrocle qui nous adresse des signaux, répondit Pentuer. Tu vois, seigneur, que nous pouvons nous rendre utiles en temps de guerre …

Il se tut, et ils entendirent une rumeur croissante s’élever dans la vallée. Les soldats égyptiens éparpillés sur les collines vérifièrent leurs armes. La rumeur s’amplifiait, se précisait, se faisait tumulte. On commençait à distinguer des éclats de voix, des chants d’hommes, le hennissement des chevaux, le grincement des chariots. N’y tenant plus, Ramsès escalada un rocher d’où il pouvait découvrir la vallée. Le cœur battant, il y vit le long serpent bariolé de l’armée libyenne avançant dans un immense tourbillon de poussière jaune. Des cavaliers marchaient en tête ; ils étaient suivis par des frondeurs en tuniques grises ; derrière eux avançait une litière surmontée d’un grand parasol. Ramsès vit un régiment de lanceurs de javelot, en tuniques bleues et rouges et, après eux, une grande troupe d’hommes presque nus, armés de frondes. Suivaient encore, en désordre, des fantassins, des archers, des hommes armés de haches et de faucilles. Tous marchaient sans discipline ni ordre aucun. Les soldats quittaient leur rang, s’asseyaient pour se reposer, puisaient avec leurs mains dans l’eau des marais.

Des vautours planaient au-dessus de la vallée.

Une pitié immense et la peur de ce qui allait suivre s’emparèrent de Ramsès. Il lui semblait qu’il aurait renoncé au trône pour ne pas être là et ne pas assister au déroulement de la bataille imminente. Il descendit de son rocher, le regard vague. Pentuer courut vers lui et lui secoua l’épaule.