— Calme-toi, seigneur, dit-il. Patrocle attend tes ordres.
— Patrocle ? demanda le prince d’une voix absente.
Il vit, debout à côté de lui, Pentuer, un peu pâle mais calme et Tutmosis, pâle lui aussi, tenant dans ses mains tremblantes un sifflet d’argent. Plus loin, des officiers, visiblement émus, attendaient ses ordres,
— Erpatrès, répéta Pentuer, l’armée attend.
Le visage du prince se crispa, mais il retrouva soudain son calme et dit, d’une voix sourde :
— Commencez !..
Pentuer fit tournoyer dans l’air l’objet brillant qu’il tenait en main, Tutmosis porta le sifflet à ses lèvres et émit un son strident. D’autres sifflements lui firent écho dans les ravins, à droite et à gauche, et les frondeurs égyptiens se mirent à escalader les collines au pas de course.
Il était environ midi. Ramsès, calme maintenant, observait autour de lui ses archers et ses frondeurs, conduits par leurs officiers, escaladant les rochers. Il savait qu’aucun de ces hommes ne voulait mourir, et que même aucun n’avait envie de se battre ni de courir sous la chaleur atroce. Soudain, une voix puissante fit trembler la vallée :
— Soldats de l’immortel pharaon, taillez en pièce ces chiens libyens ! Les dieux sont à vos côtés.
C’était Patrocle qui haranguait ses troupes.
Deux cris immenses répondirent : celui, prolongé, de l’armée égyptienne, et un autre, tumultueux, des Libyens pris au piège.
Ramsès escalada une fois de plus le rocher d’où il pouvait observer la bataille. Il vit, déployés en ligne, les frondeurs égyptiens, face au front désordonné des barbares où les officiers essayaient de ramener la discipline. Les Libyens, attaqués par surprise, s’efforçaient de reformer une ligne de bataille efficace.
Cependant, comme à l’exercice, les frondeurs de Ramsès lançaient une pluie de projectiles. Leurs officiers leur désignaient les cibles à atteindre. Après chaque salve, Ramsès voyait la ligne ennemie reculer, s’éparpiller, se dégarnir. Toutefois, malgré la grêle de pierres qui s’abattait sur eux, les Libyens réussirent à reformer une ligne de bataille et, après avoir reculé hors de portée du tir ennemi, ils commencèrent à riposter avec énergie. À chaque Égyptien qui tombait, les Libyens poussaient de grands cris. Bientôt, le plomb et les pierres se mirent à pleuvoir autour du prince. Un officier de sa suite tomba, l’épaule fracassée, un autre perdit son heaume ; une pierre rebondit aux pieds mêmes de Ramsès, projetant du sable brûlant sur le visage du prince. Les Libyens hurlaient de joie, lançaient des injures au chef ennemi. Immédiatement, toute pitié abandonna le prince. Il n’avait plus devant lui des hommes risquant la mort, mais un troupeau de bêtes féroces qu’il fallait exterminer. Il tira son glaive pour conduire ses fantassins à l’attaque, puis il se ravisa. Pourquoi se salirait-il du sang de ces barbares ? Les soldats étaient là pour cela !
Cependant, la bataille faisait rage, et les frondeurs libyens avaient réussi même à avancer quelque peu. Les projectiles volaient dans l’air, s’entrechoquaient parfois et éclataient avec bruit. Des deux côtés, des hommes tombaient, morts, ou s’écroulaient en gémissant, mais leurs compagnons n’en combattaient qu’avec plus d’acharnement.
Soudain, au loin, sur l’aile droite, retentirent les trompettes et s’éleva un grand cri. C’était Patrocle qui, ivre depuis l’aube, attaquait l’arrière-garde ennemie.
— En avant ! cria Ramsès.
Une trompette répéta l’ordre, puis une autre, puis une autre encore, et de tous les ravins sortirent, en ordre de bataille, les fantassins égyptiens allant à l’attaque. Les frondeurs redoublèrent d’ardeur pour protéger leur marche, cependant que dans la vallée les lanceurs de javelots se rangeaient posément face à l’ennemi et s’ébranlaient eux aussi.
— Renforcez le centre ! dit Ramsès.
La trompette répéta le commandement. Derrière les deux colonnes de la première ligne vinrent se ranger deux autres colonnes. En face, les libyens renforçaient eux aussi leur front.
— Faites donner les troupes de réserve ! ordonna le prince. Vois aussi si l’aile gauche est prête, dit-il à un de ses lieutenants.
Celui-ci dévala aussitôt la crête pour remplir l’ordre et s’écroula, frappé d’une pierre. Un autre officier le remplaça et revint bientôt, disant que les régiments que commandait le prince étaient prêts.
Du côté de Patrocle, le tumulte allait croissant et, soudain, une fumée s’éleva. Un officier vint annoncer que les Grecs avaient mis le feu au camp ennemi.
— Attaquez au centre ! ordonna Ramsès.
Les trompettes résonnèrent une fois de plus et, lorsqu’elles se furent tues, on n’entendit plus que le pas cadencé de l’infanterie marchant à l’attaque.
— Une, deux, une, deux, une, deux … résonnait le commandement.
Les tambours retentirent à l’aile gauche et à l’aile droite et de nouvelles colonnes s’ébranlèrent. Les frondeurs libyens se mirent à reculer tout en couvrant de pierres les rangs ennemis. Mais les Égyptiens avançaient toujours, malgré les trous qui s’ouvraient, de plus en plus nombreux, dans leurs rangs. Les frondeurs avaient cessé leur tir, craignant d’atteindre les leurs, et une sorte de silence interrompu seulement par des cris de douleur régna sur le champ de bataille.
— Rarement ils se sont si bien battus ! dit le prince à son état-major.
— C’est que, aujourd’hui, ils ne craignent pas le bâton … murmura un vieil officier.
La distance entre le front libyen et l’infanterie égyptienne diminuait rapidement ; les barbares demeuraient inébranlables et des troupes fraîches vinrent renforcer leurs lignes.
Ramsès dévala la colline et monta à cheval ; les dernières troupes de réserve dont il disposait attendaient qu’il leur donnât l’ordre d’attaquer. Il leur fit signe et les soldats le suivirent sur une autre colline d’où on dominait toute la vallée. Ramsès regardait impatiemment vers sa gauche, d’où devait arriver Mentésuphis, mais en vain. Les Égyptiens, cependant, ne parvenaient pas à rompre les lignes barbares et la situation s’aggravait à chaque instant. Ramsès se trouvait à présent, avec son corps d’armée, en face d’un ennemi de force égale, et la victoire était incertaine. Il y a, dans toute bataille, un moment critique où la victoire ou la défaite ne tiennent qu’à peu de chose, où il s’agit de rompre en sa faveur un équilibre de forces précaire. Ramsès sentit qu’il vivait cet instant critique, et il frémit. Ses fantassins n’étaient plus qu’à quelques pas des lignes libyennes ; les tambours battirent plus fort, les trompettes résonnèrent à nouveau, et les soldats prirent le pas de course. En face d’eux, le clairon se fit entendre et une forêt de piquet s’abaissa, visant les poitrines égyptiennes. Une poussière épaisse recouvrit le choc de ces deux masses humaines, et on n’entendit plus, dans le tourbillon de sable jaune, que le fracas des javelots, le sifflement des faucilles, des cris et des clameurs humaines.
Après un instant de ce tumulte effroyable, la ligne égyptienne ploya à sa gauche.
— Renforcez l’aile gauche ! cria Ramsès.
Un des régiments qui l’accompagnaient courut exécuter l’ordre : l’aile gauche se redressa, mais le centre parut faiblir et n’avançait plus.
— Renforcez le centre ! dit Ramsès.
Le reste de ses soldats alla au secours de leurs camarades. Mais les Libyens ne reculaient pas d’un pouce.
— Ils se battent comme des lions, ces sauvages ! dit un officier. Il est grand temps que Mentésuphis arrive !
La chaleur devenait insoutenable. Ramsès s’efforçait de percer du regard le tourbillon de poussière qui enveloppait le champ de bataille. Quelques secondes passèrent, et soudain il eut un cri de joie : le tourbillon s’ébranlait et s’était mis enfin à avancer. Le tumulte redoubla, devint indescriptible et, de plus en plus vite, la poussée égyptienne fit reculer le front barbare. Au même instant, Pentuer arriva, à cheval, en criant :