— Patrocle vient de prendre les Libyens par-derrière !
Effectivement, la panique semblait s’être emparée de l’ennemi. Sa ligne de bataille, visiblement brisée, refluait en désordre, et bientôt se mit à fuir.
— C’est une grande victoire ! s’écria un officier.
Une estafette vint annoncer que Mentésuphis arrivait sur la gauche et que les Libyens étaient encerclés, de trois côtés.
— Ils fuiraient comme des gazelles, si le sable ne les en empêchait, s’écria-t-elle.
— Tu es un grand guerrier, seigneur, dit Pentuer.
Il était deux heures de l’après-midi.
Les cavaliers asiates se mirent à chanter et à tirer des flèches en l’air en l’honneur de Ramsès. Les officiers étaient descendus de cheval et baisaient les mains et les pieds du prince, puis ils le portèrent en triomphe en criant :
— Un nouveau Ramsès le Grand vient de naître ! Il a écrasé les ennemis de l’Égypte ! Amon dirige son glaive et le rend invincible !
Cependant, les Libyens battaient en retraite vers le désert, suivis des Égyptiens ; les estafettes continuaient à arriver, porteuses de nouvelles exaltantes :
— Mentésuphis les a pris de flanc ! criait un messager.
— Deux régiments viennent de se rendre ! annonçait un autre.
— Patrocle est en train de les écraser !
— Nous leur avons pris trois étendards !
Autour du prince, une véritable foule se massait.
— Puisses-tu vivre éternellement, seigneur ! criait-on. Sois béni, erpatrès !
Le prince était si ému qu’il pleurait et riait tout à la fois.
— Les dieux ont eu pitié de moi, disait-il. J’avais cru que tout était perdu … Je n’ai rien fait pour vaincre, puisque je n’ai même pas tiré mon glaive …
— Il gagne des batailles puis s’en étonne ! cria quelqu’un.
— Je ne sais même pas ce qu’est une bataille, s’obstinait Ramsès.
— Calme-toi, seigneur, dit Pentuer. Tu avais fait preuve de tant d’habileté dans ta manœuvre que la victoire était assurée !
— Mais je n’ai pas même tué un seul Libyen ! se plaignait le prince.
Dans la vallée, la poussière retombait doucement, découvrant le champ de bataille. Ramsès poussa son cheval dans cette direction et fut bientôt sur les lieux du combat. Le sol était jonché de blessés et de morts. Rangés avec une symétrie macabre, à gauche étaient étendus les barbares et à droite les Égyptiens ; parfois les corps étaient enchevêtrés comme dans un ultime combat. Des taches brunâtres recouvraient le sol ; des blessés, sans bras, la tête presque détachée du corps, poussaient des gémissements affreux. Certains, l’écume à la bouche, suppliaient qu’on les achevât.
Ramsès passa rapidement, rempli d’horreur. Un peu plus loin, il se heurta à un groupe de prisonniers qui se prosternèrent devant lui, implorant sa pitié.
— J’accorde le pardon aux vaincus, dit le prince à sa suite.
Une trompette résonna et une voix puissante clama :
— Par ordre du commandant suprême, les blessés et les prisonniers ne doivent pas être tués !
De loin en loin, des voix portèrent la bonne nouvelle.
Dans la vallée, tout combat avait cessé et les derniers régiments libyens déposaient leurs armes devant les Grecs. Patrocle, encore ivre, et rendu furieux par la chaleur, tenait à peine sur son cheval. Il essuya son visage couvert de sueur et hurla aux prisonniers :
— Bande de pourceaux qui avez osé porter les armes contre les soldats de Sa Sainteté, je vous ferai tous étriper à l’instant si vous ne me dites pas où est passé votre chef !
Il y eut un murmure dans les rangs des vaincus.
— Le voilà, notre chef ! s’écria l’un d’eux en désignant au loin dans le désert un groupe de cavaliers qui s’éloignaient au galop.
Le prince était arrivé sur ces entrefaites et avait tout entendu.
— Qu’est-ce que cela veut dire ? s’écria-t-il.
— Musavassa fuit ! répondit Patrocle, vacillant sur sa monture.
Ramsès devint livide de fureur.
— Musavassa nous a échappé ? Eh ! Des cavaliers avec moi !
Pentuer lui barra la route.
— Tu ne peux poursuivre les fuyards ! dit-il.
— Comment ? s’écria Ramsès. Je n’ai pas participé à la bataille, et je devrais en plus renoncer à prendre le chef libyen ?
— L’armée ne peut rester sans son commandant.
— Tutmosis n’est-il pas là ? Et Patrocle aussi, et Mentésuphis ? Suis-je le chef ou non ? D’ailleurs, les fuyards ne sont pas loin et leurs chevaux sont fatigués.
— Dans une heure, nous serons revenus ! murmuraient les cavaliers.
— Patrocle, Tutmosis, je vous confie mon armée ! dit le prince. Reposez-vous en m’attendant !
Il cravacha son cheval et partit au trot, s’enfonçant dans le sable. Les Asiates et Pentuer le suivirent.
— Que fais-tu ici, saint Père ? lui demanda le prince. Reste plutôt au camp et repose-toi. Tu as déjà beaucoup fait, aujourd’hui.
— Je pourrai t’être utile, répondit le prêtre.
— Je t’ordonne de rester.
— Le Grand Conseil m’a chargé de ne jamais te quitter.
Le prince eut un geste agacé.
— Et si nous tombons dans une embuscade ?
— Je serai toujours à tes côtés, seigneur, répondit Pentuer.
Il y avait dans sa voix tant de sympathie que le prince, étonné, ne dit plus rien et laissa le prêtre l’accompagner.
Chapitre V
Ils avançaient à grand-peine dans le sable brûlant qui freinait la marche des chevaux. Les fuyards n’avaient que quelques centaines de pas d’avance sur eux, mais la distance ne semblait pas diminuer. La chaleur, inhumaine, oppressait hommes et bêtes, le sable obstruait les narines des chevaux et brûlait aux yeux. L’air vibrait de façon inquiétante.
— Cette chaleur ne peut durer ! dit le prince.
— Elle ne fera qu’empirer, répondit Pentuer. Regarde : les chevaux des Libyens s’enlisent jusqu’aux jarrets !
Un instant, cependant, ils retrouvèrent un sol ferme et prirent le galop ; mais bientôt ils replongèrent dans la mer de sable et durent reprendre le trot. Les hommes ruisselaient de sueur, les chevaux écumaient.
— Seigneur, dit Pentuer, c’est un bien mauvais jour pour une poursuite dans le désert. Tous les présages étaient mauvais, ce matin, et annonçaient l’orage. Retournons au camp, car nous risquons de nous perdre !
Ramsès le regarda avec mépris.
— Tu n’imagines pas, saint Père, qu’après m’être juré de capturer Musavassa, je vais rentrer les mains vides par crainte de la chaleur et de l’orage ?
Ils continuèrent. À un moment donné, ils ne furent plus qu’à un jet de pierre des fuyards.
— Rendez-vous ! cria le prince.
Les Libyens ne se retournèrent même pas, mais redoublèrent d’efforts. Ramsès crut un instant les rattraper, mais bientôt le sable se fit encore plus profond et la troupe ennemie disparut derrière une dune. Les chevaux, épuisés, ralentirent et finirent par s’arrêter complètement. Ils durent descendre et continuer à pied. Soudain, un des cavaliers du prince s’écroula. On le recouvrit d’une toile.
— Nous le reprendrons en revenant, dit Ramsès.