À la chaleur du jour avait succédé un froid pénétrant. Ils burent à satiété et mangèrent quelques dattes. Dans le ciel apparurent des étoiles.
Pentuer s’approcha de Ramsès.
— Rentrons au camp au plus vite, lui dit-il.
— Comment retrouverons-nous notre chemin dans cette obscurité ?
— Avez-vous des torches ? demanda Pentuer aux Asiates.
Il y avait des torches, mais il n’y avait pas de feu.
— Impossible de les allumer ! dit le prince avec irritation.
Pentuer ne répondit pas. Il tira quelque chose de sa sacoche, prit une torche et alla à l’écart. Après un instant, il revint avec la torche allumée.
— Quel magicien, ce prêtre ! dit le vieux Libyen.
— C’est le deuxième miracle, aujourd’hui, ajouta le prince. Dis-moi comment tu as fait ?
Le prêtre secoua la tête.
— Demande-moi ce que tu veux, seigneur, dit-il, mais n’exige pas que je t’explique les secrets de nos temples …
— Même si je te nomme mon conseiller ?
— Même alors. Je ne serai jamais un traître ; d’ailleurs, je crains le châtiment réservé à ceux qui trahissent.
— Le châtiment ? répéta Ramsès. Tu penses sans doute au goudron brûlant du temple de Hator ? … Laisse-moi rire !
Pentuer ne répondit pas et sortit une petite statuette suspendue au bout d’un fil. Il la tint en l’air et observa ses mouvements.
— Que fais-tu ? demanda le prince.
— Je puis seulement te dire que le bras tendu de cette statuette indique la direction de l’étoile polaire. C’est elle qui dirige les navires phéniciens sur les mers …
Sur un ordre du prince, la troupe se mit en marche vers le nord-est. Ils allaient à pied, conduisant leurs chevaux. Le froid était si vif que leurs mains s’engourdissaient. Soudain, ils sentirent des craquements sous leurs pas. Pentuer se pencha.
— Vois, seigneur, ce qu’est devenue l’eau !
Il tendit au prince une sorte de verre qui fondait dans la main.
— Lorsqu’il fait très froid, dit-il, l’eau se change en une pierre transparente.
Les Asiates confirmèrent la chose et ajoutèrent que, dans le Nord, l’eau devient souvent pierre et la vapeur se change en sel, un sel qui n’a pas de goût et fait mal aux dents.
Le prince admirait de plus en plus la sagesse de Pentuer. À un certain moment, il s’approcha du prêtre et lui dit :
— Pentuer, je te nomme mon conseiller pour maintenant et pour le jour où je deviendrai le maître de la Basse et de la Haute-Égypte …
— Qu’ai-je fait pour mériter cette faveur ?
— Tu as accompli des actes qui prouvent, à mes yeux, ta sagesse et ton pouvoir sur les esprits. De plus, tu m’as sauvé la vie ; aussi, quoique tu me caches certaines chose …
— Seigneur, interrompit le prêtre, tu trouveras toujours des traîtres en leur offrant de l’or. Mais avoue : en trahissant mes dieux, ne te donnerais-je pas à craindre qu’un jour, je te trahisse toi aussi ?
Ramsès devint sondeur.
— Tu es infiniment sage, dit-il Mais dis-moi, à quoi dois-je ta bienveillance ?
— Les dieux mont révélé que tu peux délivrer le peuple d’Égypte !
— En quoi le peuple t’intéresse-t-il tant ?
— J’en suis issu. Mon père et mes frères puisaient l’eau du Nil et recevaient des coups …
— Et que puis-je pour le peuple ?
— Tu peux, seigneur, ordonner qu’on ne le batte plus sans raison ; tu peux diminuer les impôts, distribuer des terres …
— Je te jure de le faire ! s’écria Ramsès. Il faut que cela change !
— Tu le jures vraiment ? demanda Pentuer d’une voix grave.
— Oui, je le jure !
— Dans ce cas, je puis te promettre que tu seras le plus grand pharaon que l’Égypte ait jamais connu !
— Mais que pouvons-nous, toi et moi, contre les prêtres qui nous haïssent ?
— Ils ont peur de toi, seigneur, ils ont peur de la guerre avec l’Assyrie …
— Pourquoi, si cette guerre est victorieuse ?
Pentuer ne répondit pas.
— Je vais te dire pourquoi, s’écria Ramsès. Ils ne veulent pas la guerre parce qu’ils ont peur que je n’en revienne vainqueur, chargé de butin et d’esclaves … Pour rester forts, ils veulent un pharaon faible ! Mais il n’en sera pas ainsi avec moi, oh non ! J’agirai à ma guise ou bien je périrai !
— Prends garde à tes paroles, seigneur. Elles pourraient te nuire …
— Peu importe, Pentuer ! La vie n’a de valeur que dans la mesure où elle assure à l’homme la liberté. Or, je suis l’esclave des prêtres !
Ils cheminèrent en silence.
Au loin, sur un rocher, un lion immobile comme une statue les regarda passer et tous détournèrent la tête, croyant voir un sphinx.
Le soleil apparut sur la ligne violette de l’horizon lorsque des cavaliers surgirent en face d’eux. Une trompette sonna. De la suite du prince on lui répondit, et bientôt la troupe des cavaliers fut à quelques pas d’eux. Une voix demanda :
— L’héritier du trône est-il parmi vous ?
— Oui, et il est sain et sauf ! répondit Ramsès.
Les cavaliers mirent pied à terre et se prosternèrent.
— Erpatrès, s’écria leur chef, l’armée tremble pour toi et toute notre cavalerie est à ta recherche. Les dieux ont voulu que nous soyons les premiers à te retrouver !
Le prince le nomma centurion et lui ordonna de se présenter chez lui le lendemain, avec tous ses hommes, pour recevoir sa récompense.
Chapitre VI
Une demi-heure plus tard, apparurent à l’horizon les lumières du camp égyptien et, bientôt, le prince et ses compagnons se retrouvèrent au milieu des leurs. Les soldats l’acclamaient, les officiers se jetaient à ses pieds. Mentésuphis vint à lui, entouré de porteurs de torches.
— J’ai réussi à capturer le chef libyen Téhenna ! s’écria Ramsès.
— C’est là une piètre capture, pour laquelle un chef ne devrait pas abandonner son armée, surtout au moment où l’ennemi peut surgir à tout instant, répondit le prêtre avec sévérité.
Ramsès sentit tout le bien-fondé du reproche, et pour cela même sa colère fut encore plus forte. Ses yeux brillèrent.
— Je t’adjure de te taire ! lui murmura Pentuer.
L’intervention du prêtre surprit Ramsès, mais il se tut et préféra admettre son erreur.
— Tu as raison, saint Père, dit-il à Mentésuphis. Je n’aurais pas dû quitter mon armée, mais je pensais que tu me remplacerais avantageusement, puisque tu représentes ici le ministre de la Guerre …
Cette réponse apaisa Mentésuphis, qui s’abstint de rappeler au prince qu’il avait commis la même faute lors des dernières manœuvres, ce qui lui avait valu la disgrâce du pharaon.
À ce moment, Patrocle s’approcha d’eux en criant très fort. Il était ivre et interpella le prince.
— Sais-tu, erpatrès, ce qu’a fait le saint Mentésuphis ? Tu avais proclamé ton pardon pour tous les soldats libyens qui passeraient dans nos rangs … C’est grâce à leur défection que j’ai enfoncé l’aile gauche de l’ennemi ! Et voilà que Mentésuphis les a fait tous massacrer ! Près de mille prisonniers, à qui tu avais promis la vie !
Le prince sentit son sang tourbillonner, mais Pentuer, une fois de plus, le rappela à la prudence :
— Tais-toi, seigneur, de grâce ! souffla-t-il.
Patrocle, cependant, continuait à crier :
— Nous avons perdu la confiance de nos soldats, une fois pour toutes, car nos hommes voient maintenant que des traîtres sont à leur tête !..
— Misérable mercenaire, répondit Mentésuphis avec froideur, tu oses parler ainsi des soldats et des officiers du pharaon ? Je crains que les dieux ne punissent tes blasphèmes !