Patrocle ricana.
— aussi longtemps que je dors au milieu de mes Grecs, je ne crains pas tes dieux nocturnes … Et, le jour, je me fie à moi-même !
— Va donc dormir chez tes Grecs, ivrogne ! dit Mentésuphis. Sinon, tu vas attirer le malheur sur nos têtes …
— Ne crains donc rien pour ton crâne chauve … Il ne peut servir de cible qu’aux oiseaux !.. cria le Grec, hors de lui.
Mais, voyant que Ramsès ne le soutenait pas, il s’en alla vers son camp.
— Est-il exact, demanda Ramsès au prêtre, est-il exact que tu aies fait massacrer des prisonniers à qui j’avais promis la vie sauve ?
— Puisque tu étais absent du camp, c’est moi qui assume la responsabilité de cette exécution. Je n’ai fait qu’appliquer les lois de la guerre en faisant tuer des soldats qui avaient trahi …
— Et si j’avais été là ?
— En tant que commandant suprême et fils de pharaon, tu peux suspendre l’application de certaines lois que je dois, moi, respecter.
— Mais ne pouvais-tu pas attendre mon retour ?
— La loi ordonne de tuer « immédiatement » …
Hors de lui, Ramsès rompit là l’entretien et se retira sous sa tente. Il s’écroula dans un fauteuil et appela Tutmosis.
— Je suis de nouveau prisonnier des prêtres ! lui cria-t-il. Ils massacrent les prisonniers, menacent mes officiers, ne respectent pas les engagements que j’ai pris !.. Pourquoi n’as-tu pas empêché Mentésuphis de massacrer ces malheureux ?
— Il a prétendu avoir reçu des ordres de Herhor à ce sujet.
— Mais c’est moi qui commande ici, même si je m’absente pour quelques heures !
— Tu avais confié le commandement à Patrocle et à moi-même, mais lorsque Mentésuphis est arrivé, nous avons dû obéir …
Ramsès pensa qu’il payait cher la capture de Téhenna, et il regretta amèrement d’avoir abandonné son armée. Une fois de plus, sa haine des prêtres se réveilla et il les maudit intérieurement.
Tutmosis l’arracha à ses réflexions.
— Le bilan de la bataille ne t’intéresse-t-il pas ? demanda-t-il.
— Si, si … Quel est-il ?
— Deux mille prisonniers, trois mille ennemis tués.
— Les Libyens étaient donc si nombreux ?
— Six à sept mille hommes.
— Comment est-il possible qu’il y ait eu tant de morts ?
— Ce fut une terrible bataille, seigneur, répondit Tutmosis. Tu as encerclé l’ennemi et tes soldats ont fait le reste … sans compter Mentésuphis ! Rarement l’Égypte avait connu une telle victoire !
— Va dormir, Tutmosis ; je suis fatigué, interrompit Ramsès qui sentait une fierté immense l’envahir.
« J’ai donc remporté une grande victoire ! C’est incroyable ! » pensait-il.
Il s’étendit sur une peau de lion, mais ne réussit pas à s’endormir. Quatorze heures à peine s’étaient écoulées depuis le début de la bataille … Que d’événements en ces quelques heures ! Il lui semblait entendre encore le fracas des armes, les cris des combattants ; puis, il revécut la longue poursuite à travers le sable brûlant, le typhon, les prodiges de Pentuer … Enfin, la silhouette du lion sur son rocher …
Enfin, trempé de sueur, il s’endormit.
Il se réveilla alors que le soleil était déjà haut dans le ciel. Il avait mal aux os, ses yeux piquaient, mais il se sentait reposé et l’esprit clair.
Tutmosis apparut dans l’ouverture de la tente.
— Quoi de neuf ? demanda Ramsès.
— Les espions rapportent que Musavassa arrive vers nous, accompagné d’une foule suppliante de femmes et d’enfants …
— Qu’est-ce que cela veut dire ?
— Il vient sans doute demander la paix.
— Après une seule bataille ? s’étonna le prince.
— Oui, mais quelle bataille ! D’ailleurs, la peur lui fait sans doute surestimer nos forces et il redoute l’invasion …
— Nous allons voir si ce n’est pas une ruse de guerre … Et mes soldats ?
— Ils ont bien mangé, bien bu et sont joyeux et dispos. Seulement …
— Seulement quoi ?
— Patrocle est mort cette nuit … murmura Tutmosis.
— Comment ? bondit Ramsès.
— Les uns disent qu’il a trop bu, d’autres que c’est un châtiment divin … Il avait les lèvres livides et la bouche pleine d’écume …
— Comme l’esclave d’Atribis, t’en souviens-tu ? Oui, ce Hyksôs qui a fait du scandale au cours d’un banquet pour se plaindre du gouverneur. Il est mort la même nuit pour avoir trop bu …
Tutmosis baissa la tête.
— Nous devons être très prudents, seigneur, dit-il.
— Nous le serons, répondit calmement le prince. Je ne m’étonnerai même pas de la mort de Patrocle … N’est-il pas normal que les dieux punissent le blasphème ?
Tutmosis perçut de la menace sous cette ironie. Le prince aimait comme un frère le fidèle Patrocle, et il ne pardonnerait jamais à ses meurtriers.
Vers midi, des renforts et du ravitaillement arrivèrent d’Égypte, cependant que les espions confirmaient l’imminente apparition des Libyens. Des éclaireurs furent envoyés pour inspecter la région, et les prêtres, après être montés sur une colline, assurèrent Ramsès que la horde qui approchait, à trois milles de distance, n’avait rien de menaçant. Le prince se mit à rire en les écoutant.
— J’ai une bonne vue, dit-il, mais je suis incapable de voir à trois milles !..
Après s’être concertés, les prêtres promirent de lui révéler un secret à condition qu’il ne le trahît pas. Ramsès jura de se taire. Ils le firent alors entrer dans une caisse obscure et ils lui dirent de regarder fixement le mur. Ils se mirent à prier et un rond lumineux apparut dans la paroi de la caisse. Ramsès le fixa et il put y distinguer la ligne du désert, des rochers et les sentinelles égyptiennes. Les prêtres, au-dehors, priaient de plus en plus fort, et l’image changea. Une autre étendue de désert apparut, découvrant une foule en marche. Ramsès ne parvenait pas à dissimuler son immense étonnement. Il se frotta les yeux, tâta l’image … Il tourna la tête et la lumière disparut.
Lorsqu’il fut sorti de la caisse, un vieux prêtre lui demanda :
— Eh bien, erpatrès, crois-tu maintenant en la puissance des dieux égyptiens ?
— Oui, répondit Ramsès ; vous êtes vraiment de grands savants et le monde entier devrait vous rendre hommage. Si vous êtes capables de deviner l’avenir de la même façon, personne ne pourra vous résister.
À ces mots, un des prêtres pénétra dans la chapelle et se mit à prier. Bientôt, une voix retentit :
— Ramsès, le sort de l’Égypte est bien menacé, et tu seras pharaon avant la prochaine pleine lune.
— Dieux ! s’écria le prince, effrayé. Mon père serait-il malade à ce point ?
Les prêtres lui demandèrent s’il n’avait pas d’autres questions à poser.
— Si, dit-il. J’aimerais savoir si mes désirs se réaliseront.
La voix lui répondit :
— Si tu ne commences pas une guerre avec l’Asie, si tu respectes les dieux et leurs serviteurs, une vie longue et pleine de gloire t’attend.
Le prince rentra sous sa tente fort ému par toutes ces révélations.
« Décidément, rien ne pourra résister aux prêtres », pensait-il avec frayeur.
Dans sa tente, il trouva Pentuer.
— Dis-moi, mon conseiller, lui demanda-t-il, êtes-vous capables, vous les prêtres, d’interroger le corps humain et d’en découvrir les secrets ?