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Pentuer secoua la tête.

— Non, dit-il. Il est plus facile de scruter le fond d’un rocher que de découvrir le cœur d’un homme ! Les dieux mêmes n’y ont pas accès.

Le prince poussa un soupir de soulagement ; néanmoins, son inquiétude subsistait. Lorsque, le soir, il dut se rendre au conseil de guerre, il invita Mentésuphis et Pentuer à y assister. Personne ne fit allusion à la mort subite de Patrocle … D’autres questions, plus importantes, se posaient : les ambassadeurs libyens venaient d’arriver et ils suppliaient, au nom de Musavassa, la pitié des Égyptiens pour son fils Téhenna ; de plus, ils proposaient à l’Égypte une paix éternelle.

— Des hommes mauvais, disait l’un des ambassadeurs, nous ont trompés en affirmant que l’Égypte est faible et que son pharaon n’est que l’ombre d’un roi. Nous avons pu nous rendre compte hier que son bras est robuste et nous estimons sage de nous soumettre et de payer le tribut. Cela vaut mieux que la mort et l’esclavage.

Lorsque le conseil de guerre eut écouté ce discours, il fut ordonné aux Libyens de quitter la tente et Ramsès demanda l’avis de Mentésuphis.

— Hier encore, répondit le prêtre, j’aurais conseillé de refuser les offres de Musavassa, et de porter la guerre en Libye. Mais j’ai reçu de Memphis des nouvelles importantes ; aussi, je vote pour la pitié à l’égard des vaincus.

— Mon père serait-il donc si malade ? demanda le prince, troublé.

— Oui, il est malade. Mais, aussi longtemps que nous n’en avons pas fini avec les Libyens, tu ne devrais pas y penser …

Ramsès baissa tristement la tête. Mentésuphis ajouta :

— J’ai des excuses à te faire. Hier, je me suis permis de te faire remarquer qu’un chef ne devait pas quitter son armée pour une capture aussi maigre que celle de Téhenna. Je vois aujourd’hui que je me suis trompé, car cette capture nous vaut la paix avec Musavassa … Ta sagesse, erpatrès, a été plus grande que les lois ordinaires de la guerre.

Cette subite humilité de Mentésuphis étonna le prince.

« Pourquoi me présente-t-il des excuses ? se demandait-il. Sans doute Amon n’est pas seul à savoir que mon père est très malade … ».

Il éprouva pour les prêtres du mépris et pour leurs miracles de la méfiance.

« Donc, ce ne sont pas les dieux qui m’ont prédit que je deviendrai bientôt pharaon ; tout simplement, les prêtres ont reçu de Memphis des nouvelles précises et, dans leur caisse-chapelle, ils n’ont cherché qu’à me tromper !.. ».

Comme le prince se taisait et que les généraux n’avaient plus rien à dire après les paroles décisives de Mentésuphis, on décida, à l’unanimité, d’exiger des Libyens le plus grand tribut possible, de leur envoyer des garnisons égyptiennes et de mettre fin à la guerre.

Tous, maintenant, étaient convaincus que le pharaon était près de mourir. L’Égypte avait besoin d’une paix profonde afin d’assurer à son maître des funérailles dignes de son rang.

Après avoir quitté la tente, le prince demanda à Mentésuphis :

— Le vaillant Patrocle est mort cette nuit ; quels sont vos projets en ce qui concerne ses funérailles ? demanda-t-il.

— C’était un barbare et un grand pécheur, répondit le piètre. Cependant, il a rendu à l’Égypte des services si importants qu’il mérite que la survie de son âme soit assurée. Si tu le permets, erpatrès, nous enverrons son corps à Memphis aujourd’hui même, afin qu’on en fasse une momie et qu’on l’envoie à Thèbes, où elle connaitra, au milieu des tombes royales, une paix éternelle …

Le prince accepta volontiers, mais ses soupçons ne firent que croître.

« Hier, Mentésuphis n’était que menaces à mon égard ; aujourd’hui, il me parle avec une humilité inaccoutumée. Cela veut dire, sans aucun doute, que le pouvoir entre sous ma tente !.. ».

La fierté remplissait Ramsès à cette idée, et sa colère à l’égard des prêtres, n’en diminuait pas pour autant, bien au contraire. Elle était d’autant plus redoutable qu’elle était cachée.

Chapitre VII

Dans le courant de la nuit, les sentinelles annoncèrent que la foule des Libyens approchait de la vallée. En effet, on voyait au loin la lumière de leurs feux. Au lever du soleil, les trompettes retentirent, et l’armée égyptienne se plaça en ordre de bataille, à l’endroit où la vallée se faisait la plus large. Le prince voulait, en effet, remplir les Libyens de crainte par un déploiement de troupes considérable.

Vers dix heures du matin, le char doré du prince s’arrêta devant sa tente. Les chevaux étaient ornés de plumes d’autruche et des esclaves nombreux entouraient l’équipage. Ramsès sortit de sa tente, monta sur son char et prit lui-même les rênes. Pentuer se tint derrière lui ; un des généraux ouvrit au-dessus de sa tête un large parasol et des cavaliers aux armures dorées entourèrent le prince. À quelques pas derrière avançaient des soldats entourant Téhenna, fils de Musavassa. Lorsque Ramsès apparut, avec sa suite, sur la crête d’une colline, là même où il devait recevoir l’ambassade libyenne, toute l’armée éleva vers lui un cri immense, au point que Musavassa, en l’entendant, se rembrunit davantage et murmura à un des officiers qui l’entouraient :

— C’est là le cri d’une armée qui adore son chef !

Un des chefs libyens, debout à côté de lui, murmura :

— Ne crois-tu pas qu’il serait plus sûr de nous fier à la rapidité de nos chevaux plutôt qu’à la générosité d’un fils de pharaon ? C’est peut-être un lion furieux, qui n’attend qu’une chose : nous arracher la peau !..

— Fais comme tu l’entends, lui répondit Musavassa. Le désert est ouvert devant toi. Moi, je suis envoyé ici par mon peuple pour réparer les fautes que j’ai commises, et je tiens par-dessus tout à la vie de mon fils.

Deux Asiates à cheval approchèrent des Libyens et leur annoncèrent que l’erpatrès attendait leur acte de soumission. Musavassa soupira lourdement et escalada la colline au sommet de laquelle l’attendait le vainqueur. Jamais encore, un trajet ne lui avait paru aussi pénible ni aussi long. L’épaisse toile de pénitent qu’il portait blessait sa peau ; sa tête, couverte de cendres, était livrée à l’ardeur du soleil, et le sol surchauffé blessait ses pieds. Il portait en lui toute la tristesse et le désespoir d’un peuple vaincu. Il s’arrêta plusieurs fois, se retourna pour voir si les esclaves nus qui portaient les présents destinés au prince ne dérobaient rien.

« Pour mon bonheur, se disait-il, mon humiliation a lieu un jour où le jeune prince attend d’un moment à l’autre de revêtir la pourpre royale. Les maîtres de l’Égypte sont toujours généreux dans les moments de triomphe. Si je parviens à émouvoir Ramsès, il diminuera le tribut qu’il compte nous imposer et il me raffermira sur mon trône. C’est un bonheur aussi qu’il ait capturé Téhenna ; non seulement il ne lui fera aucun mal, mais encore il le couvrira de bienfaits … ».

Arrivés à trente pas du char de Ramsès, Musavassa et les Libyens qui l’accompagnaient se prosternèrent, et restèrent étendus jusqu’au moment où un adjudant du prince leur dit de se relever. Ils se remirent debout, firent quelques pas, se prosternèrent à nouveau ; ils répétèrent ce geste trois fois de suite. Cependant, Pentuer, qui se tenait debout derrière le prince, murmura à celui-ci :

— Que ton visage ne montre ni la sévérité, ni la joie. Sois aussi serein que le dieu Amon, qui méprise ses ennemis et ne se réjouit pas de n’importe quel triomphe …

Les Libyens se trouvèrent enfin en face du prince, qui les regardait du haut de son char.

— C’est toi, demanda subitement Ramsès, c’est toi le chef libyen Musavassa ?