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— Oui, je suis ton serviteur, répondit Musavassa.

Et il se prosterna à nouveau.

Le prince lui ordonna de se relever.

— Comment as-tu osé porter les armes contre la terre des dieux ? Aurais-tu perdu ta sagesse d’autan ?

— Seigneur, répondit le rusé Libyen, la colère a fait perdre la raison aux soldats renvoyés par le pharaon, et ce sont eux qui m’ont poussé à ma perte. Les dieux savent que cette guerre horrible durerait encore si, à la tête de ton armée, il n’y avait pas eu Amon lui-même en ta personne. Tu as déferlé sur nous comme le typhon, là où nous ne t’attendions pas, au moment où nous ne t’attendions pas ! Tu nous as bridés comme l’ouragan brise le roseau. Désormais, tous les Libyens connaissent ta force et te respectent.

— Tu es sage, Musavassa, répondit le prince. Tu es d’autant plus sage que tu es venu à l’armée du pharaon sans attendre qu’elle vienne à toi. Je voudrais seulement savoir une chose : ta soumission est-elle sincère ?

— Aie confiance en nous, répondit Musavassa. Nous venons à toi comme un peuple soumis, et notre seul désir est que tu règnes sur neuf nations et que ton nom soit comparable au soleil !

Le prince écoutait cet habile discours et se rengorgeait.

— Relève-toi, Musavassa, dit-il, et écoute ma réponse : ton tort et celui de ton pays ne dépendent pas de moi, mais du seigneur tout-puissant qui règne à Memphis. Je te conseille d’aller à lui et là, après t’être prosterné, de répéter les paroles de soumission que je viens d’entendre ici. Je ne sais quel sera le résultat de tes prières ; mais je suis convaincu que les dieux ne se détourneront pas, car ils ont toujours pitié du pénitent. Je pense que vous serez bien reçus. Et maintenant, fais-moi montrer les présents destinés à Sa Sainteté le pharaon.

Au même moment, Mentésuphis fit un signe à Pentuer. Celui-ci descendit du char princier et approcha de l’archiprêtre. Mentésuphis lui murmura :

— Je crains que le triomphe n’enivre trop notre jeune seigneur. Ne crois-tu pas qu’il serait bon de l’interrompre d’une façon ou d’une autre ?

— Bien au contraire, n’interrompez pas la cérémonie, et je te garantis qu’au moment du triomphe lui-même, Ramsès n’arborera pas un visage réjoui …

— Comment, feras-tu un miracle ?

— Un miracle ? J’en suis incapable ; je me contenterai de lui montrer qu’en ce monde toute grande joie s’accompagne d’une grande tristesse …

— Fais comme tu entends, répondit Mentésuphis, car les dieux, décidément, ne t’ont refusé aucune sagesse.

Les trompettes et les tambours retentirent, et le défilé triomphal commença. En tête marchaient des esclaves, portant des présents ; ils étaient surveillés par de riches Libyens. Les présents consistaient en or, en argent, en statues précieuses, en poteries émaillées. Ramsès avait appuyé ses deux mains sur le rebord du char et regardait la longue procession des Libyens vaincus. La fierté l’emplissait à l’étouffer et tous sentaient qu’il incarnait une puissance quasi surnaturelle. Soudain, ses yeux perdirent leur éclat et son visage exprima un douloureux étonnement. Pentuer venait de lui souffler à l’oreille :

— Écoute-moi, seigneur … Depuis que tu as quitté Pi-Bast, il s’y est passé des événements inattendus … Une de tes femmes, la Phénicienne Kamée, s’est enfuie avec le Grec Lykon.

— Avec Lykon ? répéta Ramsès.

— Ne bouge pas, seigneur, et ne montre pas aux milliers d’esclaves qui défilent devant toi que ton triomphe est assombri par de la tristesse …

Mais Ramsès ne pensait qu’à ce qu’il venait d’apprendre.

— Les dieux, murmurait Pentuer, ont puni la Phénicienne …

— L’a-t-on rattrapée ? demanda le prince.

— Oui, mais elle est repartie loin d’ici, au fond du désert : elle a la lèpre !

— Dieux ! murmura Ramsès, ne suis-je pas menacé, moi aussi, par cette maladie ?

— Sois tranquille, seigneur. Si tu devais l’avoir, tu serais déjà malade …

Le prince sentit son corps se glacer, et il pensa que des cimes du bonheur aux abîmes de la souffrance, il n’y avait pas loin.

— Et Lykon ? demanda-t-il.

— C’est un grand criminel, répondit Pentuer.

— Oui, je le connais ; il me ressemble comme mon image dans un miroir.

Le défilé des Libyens continuait. Des chameaux, chargés d’une riche cargaison, marchaient en une longue file. Deux rhinocéros, un troupeau de chevaux et un lion dans une cage suivaient. Le prince les regarda à peine et poursuivit :

— S’est-on emparé de Lykon ? demanda-t-il.

— Non. Mais j’ai quelque chose de bien pire à t’apprendre ; mais n’oublie pas que les ennemis de l’Égypte ne doivent apercevoir sur ton visage aucune trace de tristesse …

Le prince frémit.

— Ton autre femme, Sarah, la Juive …

— Elle s’est enfuie, elle aussi ?

— Non, elle est morte, en prison …

— Qui l’a mise en prison ?

— Elle s’est accusée elle-même d’avoir tué ton fils …

— Comment ? …

Un grand cri s’était élevé non loin du prince. C’étaient les prisonniers libyens qui marchaient, Téhenna à leur tête. Ramsès se sentait le cœur si plein de désarroi, qu’il dit à Téhenna :

— Va rejoindre ton père, Musavassa, afin qu’il se rassure quant à ton sort …

À ces mots, tous les Libyens poussèrent un grand cri de joie et de reconnaissance, mais le prince n’entendait rien.

— Mon fils est mort, et Sarah s’est accusée de l’avoir tué ? demanda-t-il à Pentuer. Mais c’est de la folie !

— C’est Lykon qui a tué ton fils, répondit le prêtre.

— Dieux, donnez-moi la force de supporter tout cela, murmura Ramsès.

— Seigneur, domine-toi comme il se doit. N’oublie pas que tu es un général vainqueur !..

— Comment supporter sans frémir de pareilles nouvelles ? Décidément, les dieux me haïssent !..

— C’est Lykon qui a tué l’enfant et Sarah s’est accusée de ce meurtre pour te sauver, car elle t’a pris pour le meurtrier …

— Et je l’avais chassée de ma maison … J’en avais fait l’esclave de cette Phénicienne !.. murmurait le prince.

Maintenant c’étaient les Égyptiens qui défilaient devant lui, portant des paniers pleins de mains coupées. À cette vue, Ramsès se voila le visage et se mit à pleurer. Les généraux l’entourèrent, le consolant de leur mieux. Mentésuphis proposa qu’à l’avenir on ne coupât plus les bras des vaincus.

Les larmes du prince mirent fin au défilé triomphal. Maie ces larmes le rendirent plus cher encore à ses soldats et conquirent ses ennemis. Le soir, réunis autour de feux de camp, Égyptiens et Libyens se partagèrent le même pain et burent ensemble le même vin. Une grande solidarité humaine avait pris la place de la haine, toute récente encore, et la paix succédait à la guerre.

Ramsès conseilla à Musavassa, à Téhenna et aux notables libyens, de partir immédiatement pour Memphis. Il leur donna une escorte pour les mener sans incident au terme de leur voyage. Lui-même se retira sous sa tente et ne se montra plus de la journée ; il ne voulut même pas recevoir Tutmosis, comme un homme pour qui la souffrance est encore la compagne la plus chère.

Le soir, une délégation d’officiers grecs, dirigée par Kalipsos, vint le trouver.

— Nous venons te prier, seigneur, de nous livrer le corps de ton serviteur et de notre chef, dit Kalipsos. Nous ne voulons pas, en effet, que Patrocle soit abandonné aux prêtres égyptiens et nous désirons brûler son corps suivant une tradition qui nous est chère.