— Te montrer au peuple, répondit Herhor.
Ramsès traversa la grande salle et pénétra sur la terrasse du palais. Là, levant les bras au ciel, il se tourna successivement vers les quatre points cardinaux. Les trompettes résonnèrent au haut des pylônes et les drapeaux furent hissés. Tous, paysans dans les champs, passants dans la rue, voyageurs sur la route, se prosternèrent. La bénédiction du pharaon était sur eux, et le moment était si sacré qu’il était interdit, à ce moment précis, d’exécuter un condamné ou de battre un esclave.
Après avoir quitté la terrasse, Ramsès demanda :
— Que me reste-t-il à faire ?
— Il est temps de dîner ; ensuite, tu t’occuperas des affaires d’État, dit Herhor.
— Je puis donc me reposer un instant, dit Ramsès. Mais, dites-moi : où se trouve le corps de mon père ?
— Il est entre les mains des embaumeurs, murmura l’archiprêtre.
Des larmes apparurent dans les yeux du pharaon, mais il se domina et fixa son regard sur le sol ; il ne convenait pas, en effet, que ses serviteurs et son entourage vissent sa tristesse. Herhor interrompit sa méditation.
— Accepteras-tu, seigneur, de recevoir l’hommage de ta mère ? demanda-t-il.
— Ma mère n’a pas à me présenter d’hommage, répondit vivement Ramsès. Elle est pour moi la personne la plus chère et la plus vénérable qui soit. Aussi, ce n’est pas elle qui ira vers moi mais moi qui irai vers elle !
Il traversa plusieurs salles aux murs de marbre et d’albâtre, et sa suite nombreuse marchait à quelques pas derrière lui. Mais, arrivé dans l’antichambre de sa mère, il demanda qu’on le laissât seul. Il frappa lui-même à la porte des appartements et entra sans faire de bruit.
Dans la pièce, dénudée en signe de deuil, sa mère se tenait assise sur un divan bas. Elle était vêtue d’une chemise grossière et était pieds nus ; son front était maculé de boue et la cendre des deuils salissait ses cheveux. En apercevant son fils, elle voulut se jeter à ses pieds, mais il la releva et lui dit en pleurant :
— Si toi, mère, tu te courbes jusqu’au sol devant moi, jusqu’où ne devrais-je pas me courber devant toi ? …
La reine le serra contre sa poitrine, essuya ses larmes, puis lui dit d’une voix douce :
— Que tous les dieux, que l’ombre de ton père et de ton grand-père t’entourent de leur protection et te bénissent !.. Depuis longtemps, je prie pour toi, et aujourd’hui je te remets entre les mains de toutes nos divinités … Que ton règne soit prospère, et que ta gloire soit immortelle !
Le pharaon l’embrasa encore, la fit se rasseoir et s’assit lui-même.
— Mon père m’a-t-il laissé des directives ? demanda-t-il.
— Il a seulement demandé que tu ne l’oublies pas, et il a dit au Grand Conseil : « Je vous laisse un successeur qui est lion et aigle à la fois ; obéissez-lui, et il conduira l’Égypte vers des lendemains plus glorieux que ceux qu’elle a jamais connus ! ».
— Et tu crois que les prêtres m’obéiront ?
— N’oublie pas, dit la reine, que l’emblème du pharaon est le serpent ; or, le serpent, c’est la ruse, c’est le silence, mais c’est aussi la morsure mortelle … Si tu prends le temps pour allié, tu vaincras tout et tous …
— Herhor est d’une insolence incroyable … Il s’est permis, aujourd’hui, de mettre la toque du saint Aménothèpe … J’ai dû le rappeler à l’ordre, lui et quelques autres membres du Grand Conseil …
La reine secoua la tête.
— L’Égypte t’appartient, dit-elle, et les dieux t’ont fait sage. Mais je redoute pour toi la haine de Herhor.
— Peu m’importe sa haine ! Je me contenterai de le chasser !
— L’Égypte t’appartient, répéta la reine, mais je crains le pire d’une lutte avec les prêtres … Je sais que ton père, trop doux, les a enhardis dans leurs prétentions, mais il ne faut pas non plus les exaspérer par trop de violence de ta part. D’ailleurs, qui remplacerait leurs conseils ? Ils savent tout, connaissent tout, ils étudient la terre et les astres et pénètrent jusqu’au cœur des hommes ! Sans eux, tu ne sauras plus ce qui se passe à Tyr, à Ninive, ni même à Thèbes ou à Memphis !
— Je ne repousse pas leurs conseils, mais je veux les réduire au rang de serviteurs, dit le pharaon. J’apprécie leur science, mais je veux la contrôler, et je n’admets pas qu’eux me contrôlent ! Regarde, mère, ce qu’ils ont fait de l’Égypte : un pays pauvre, avec une armée trop faible, un peuple misérable, un trésor vide ! L’Assyrie, notre voisine, croît en puissance, pendant ce temps !
— Fais comme tu l’entends, mais je te répète que notre emblème est le serpent …
— Tu as raison, mère, mais je pense que, parfois, le courage vaut mieux que la ruse. Je sais aujourd’hui que les prêtres espéraient voir la guerre contre la Libye traîner des années ! Je l’ai terminée, moi, en dix jours, et cela parce que j’ai commis chaque jour un acte audacieux mais décisif. Si je n’étais pas allé au-devant de l’ennemi, dans le désert, les Libyens seraient aujourd’hui aux portes de Memphis !
— Oui, je sais, tu as poursuivi Téhenna et le typhon t’a surpris … Imprudent enfant ! dit la reine avec un bon sourire.
— Sois en paix, dit Ramsès avec douceur. Lorsque le pharaon combat, il a le dieu Amon à ses côtés. Qui, dans ces conditions, pourrait le vaincre ?
Il embrassa encore sa mère et sortit.
Chapitre XI
Lorsque Ramsès rejoignit sa suite, il vit qu’elle s’était très nettement divisée en deux groupes distincts. D’un côté, il y avait Herhor, Méfrès et quelques vieux archiprêtres ; de l’autre, tous les généraux, tous les militaires, et la plupart des jeunes prêtres. Ramsès sentit la fierté l’envahir, car c’était là un succès considérable que d’avoir réuni derrière lui la plus grande partie des grands du royaume.
Il passa dans la salle à manger, et fut frappé par l’abondance et le nombre de plats qui l’attendaient, disposés sur une longue table.
— Est-ce pour moi, tout cela ? demanda-t-il sans cacher son étonnement.
Le prêtre qui s’occupait des cuisines royales lui dit que les plats qu’il ne mangerait pas iraient en sacrifice aux dieux. Le pharaon pensa que, décidément, les statues mangeaient beaucoup et buvaient plus encore … Il ordonna d’enlever toute cette nourriture dont il ne voulait pas, et demanda de la bière, du pain et de l’ail. Le prêtre, stupéfait, transmit l’ordre royal. Mais on chercha en vain à satisfaire le maître : il n’y avait, dans tout le palais, ni une cruche de bière, ni une gousse d’ail. Ramsès sourit et demanda qu’à l’avenir on ne lui servît que des plats simples, tels qu’il avait l’habitude d’en manger en campagne, avec ses officiers. Il mangea frugalement, puis passa dans son cabinet afin d’écouter les rapports.
Herhor vint le premier. Il salua le pharaon comme il ne l’avait jamais fait et le félicita pour sa victoire sur les Libyens.
— Tu les as écrasés comme le typhon disperse une caravane dans le désert, dit-il Tu as réussi à remporter une grande victoire avec des pertes minimes ; décidément, tu es un grand chef !
Ramsès sentit son animosité à l’égard de Herhor décroître …
— C’est pourquoi, continuait l’archiprêtre, le Grand Conseil te demande d’accorder dix talents de récompense à tes vaillants soldats, et d’accepter d’accoler à ton nom l’épithète de « Vainqueur » …
Mais il avait exagéré la flatterie et Ramsès répondit avec ironie :
— Mais, dans ce cas, quelle épithète ne m’accorderiez-vous pas si j’écrasais l’armée assyrienne et si j’entrais demain dans Ninive et dans Babylone