Il resta longtemps à réfléchir ainsi, et l’obscurité le surprit dans sa méditation. Il entendit, au-dehors, le changement de la garde, et il vit les lumières s’allumer dans les salles du palais. Personne, cependant, n’osait pénétrer dans les appartements du pharaon sans avoir été appelé. Fatigué, Ramsès s’assit dans un fauteuil, et il lui sembla qu’il régnait depuis des siècles, tant sa fatigue du pouvoir était grande. Soudain, il entendit une voix étouffée :
— Mon fils, mon fils …
Il bondit de son fauteuil.
— Qui est là ? s’écria-t-il.
— C’est moi, ton père … M’aurais-tu déjà oublié ?
Ramsès essaya de situer l’endroit d’où venait la voix ; il lui sembla qu’elle jaillissait du coin où se trouvait une grande statue d’Osiris.
— Mon fils, s’éleva de nouveau la voix, respecte la volonté des dieux si tu veux qu’ils te bénissent … Respecte les dieux, car sans leur aide tout ce que tu feras ne sera qu’ombre et poussière …
La voix se tut, et le pharaon appela des serviteurs pour qu’ils apportent des torches. Une des portes de la pièce était fermée, la garde se tenait devant l’autre entrée. Personne donc n’avait pu pénétrer. L’inquiétude et la colère agitaient Ramsès. Que signifiait cette voix ? Était-ce vraiment son père qui lui avait parlé, ou bien s’agissait-il, une fois de plus, d’une supercherie des prêtres ? Mais comment les prêtres parleraient-ils à distance, à travers des murs épais ? Ou alors, s’ils le pouvaient, il se trouvait encerclé comme une bête traquée ! Il savait qu’au palais royal on écoutait aux portes, mais il croyait que l’audace des indiscrets s’arrêtait au seuil des appartements du maître … Mais si réellement, cette voix était celle de son père ? …
Il ne dîna pas, ce soir-là, et alla se coucher immédiatement. Il crut de ne pas pouvoir s’endormir, mais la fatigue prit le dessus, et il sombra dans le sommeil.
Quelques heures plus tard, il fut réveillé par des bruits et des lumières. Il était minuit, et le prêtre-astrologue venait rendre compte au pharaon de ses observations. C’était là une coutume respectée depuis des siècles, et Ramsès dut subir les longs commentaires de l’astrologue sur la position des astres et leurs prédictions. À la fin, il lui dit :
— Ne pourrais-tu, désormais, saint Père, présenter ton rapport à l’archiprêtre Sem, qui me remplace dans mes devoirs religieux ?
L’astrologue s’étonna fort de l’indifférence du pharaon pour les choses célestes.
— Seigneur, dit-il, tu renonces donc aux indications que fournissent les astres ?
— Ah ? Les astres donnent des indications ? Que m’indiquent-ils donc, aujourd’hui ?
L’astrologue, visiblement, s’attendait à cette question car il répondit sans hésiter :
— L’horizon, pour le moment, est couvert. Le maître du monde n’est pas encore entré sur le chemin de la vérité qui mène à l’obéissance aux dieux. Mais ce chemin, il le trouvera tôt ou tard, et alors un règne long et heureux l’attend …
— Je te remercie, saint Père, dit Ramsès avec un étrange sourire. Maintenant, je sais ce que je dois chercher, grâce aux indications astrales … Mais, désormais, veuille faire rapport à Sem. Si les astres révèlent quelque chose d’intéressant, il m’en fera part le lendemain matin …
L’astrologue avait à peine quitté la chambre qu’un officier vint annoncer à Ramsès que sa mère, la reine Nikotris. demandait audience.
— Maintenant, en pleine nuit ? demanda le pharaon.
— Oui, seigneur, car la reine sait qu’à minuit on réveille toujours le pharaon …
Ramsès ordonna à l’officier d’avertir sa mère qu’il l’attendrait dans la Salle Dorée. Il pensait que, là, personne ne pourrait surprendre leur conversation. Il se couvrit les épaules d’un manteau, chaussa des sandales et fit éclairer abondamment la Salle Dorée. Puis, il se rendit à la rencontre de sa mère, demandant que personne ne l’accompagne.
La reine Nikotris l’attendait déjà, toujours vêtue de ses habits de deuil. Voyant entrer son fils, elle se jeta à genoux, mais le pharaon la releva et l’embrassa.
— Que se passe-t-il de si important, mère, pour que tu te lèves en pleine nuit ? demanda-t-il.
— Je ne pouvais dormir … Je priais … répondit-elle. Mon fils, il ne passe des choses graves : je viens d’entendre la voix de ton père !
— Vraiment ? demanda Ramsès, qui sentait la colère l’envahir.
— Ton père immortel m’a dit, poursuivait la reine, que tu t’étais engagé sur le chemin de l’erreur … « Qui, disait ton père, restera aux côtés de Ramsès s’il perd la bienveillance des dieux et celle du clergé ? Dis-lui que s’il persévère dans l’erreur, il mènera à leur perte l’Égypte, la dynastie et lui-même ! ».
— Ah ! Ainsi, ils me menacent déjà, le premier jour de mon règne ! Eh bien, mère, sache que le chien qui aboie le plus fort est celui qui a le plus peur ! Ces menaces ne prouvent qu’une chose : la peur qu’éprouvent les prêtres.
— Mais c’est ton père qui parlait … répéta la reine.
— Mon père, qui est actuellement un pur esprit, connaît mon cœur et il connaît aussi la situation lamentable de l’Égypte. Il sait aussi que mes désirs sont purs et mes intentions louables. Aussi, ce n’est pas lui qui voudrait s’opposer à la réalisation de mes projets !
— Tu ne crois donc pas que c’est ton père qui t’a parlé ? demanda sa mère, effrayée.
— Je ne sais pas, mais j’ai d’excellentes raisons de croire que ces voix qui retentissent dans tous les coins de ce palais ne sont rien d’autre qu’une supercherie des prêtres ! Les prêtres seuls, en effet, ont des raisons de me craindre, et non les esprits ou l’ombre de mon père !
La reine était visiblement étonnée de voir combien peu d’impression ses paroles avaient fait sur Ramsès. À vrai dire, elle avait vu au cours de sa vie tant de miracles, qu’elle était un peu sceptique quant à leur authenticité.
— Dans ce cas, sois au moins prudent, mon fils, soupira-t-elle. Cet après-midi, Herhor est venu me trouver. Il était fort mécontent de l’audience que tu lui avais accordée … Il m’a dit que tu voulais écarter les prêtres de la Cour.
— À quoi me servent-ils ? À augmenter les dépenses de mes cuisines et à m’espionner !
— Toute l’Égypte se révoltera si les prêtres te dénoncent comme blasphémateur ou comme impie !
— Elle se révolte déjà, mais par la faute des prêtres ! Quant à la piété du peuple égyptien, je commence à en avoir une idée toute personnelle … Si tu savais, mère, combien de procès sont en cours, en Basse-Égypte, pour vol de tombeaux !.. Oh oui ! Depuis longtemps, chez nous, ce qui touche à la religion a cessé d’être sacré !
— C’est la faute des étrangers, des Phéniciens surtout, qui nous envahissent de plus en plus !
— Peu importe quelle en est la cause. Le fait est que plus personne, en Égypte, ne considère les statues ou les prêtres comme des choses surnaturelles. Et si tu entendais, mère, les propos que tiennent les soldats et les nobles, tu comprendrais qu’il est temps que l’autorité royale s’affermisse, si l’Égypte ne veut pas perdre toute sa puissance !
— L’Égypte t’appartient, murmura la reine Nikotris, et ta sagesse est grande. Fais comme tu l’entends, mais sois prudent, prudent … Un scorpion, même mort, peut encore blesser son vainqueur imprudent …