— Je suis dans l’embarras … Le trésor n’a plus que deux mille talents, et il nous en faut trois mille pour les funérailles du pharaon défunt …
— Comment, deux mille ? s’étonna Ramsès. Lorsque j’ai pris le pouvoir, tu m’as dit que nous en avions vingt mille !
— Oui, mais nous en avons dépensé dix-huit mille depuis lors …
— En deux mois ?
— Nous avons eu des dépenses énormes …
— Oui, certes, mais les impôts rentrent tous les jours !
— Ils rentrent de moins en moins, je ne sais trop pourquoi, d’ailleurs, répondit le trésorier. De plus, n’oublie pas que nous devons payer la solde aux soldats de cinq nouveaux régiments sans compter que ces hommes ne travaillent plus et ne produisent plus rien …
Ramsès réfléchissait.
— Nous devons emprunter de nouveau, dit-il. Je vais me mettre en rapport avec Herhor et Méfrès, afin que les temples nous prêtent de l’urgent.
— Je leur en ai déjà parlé … Les temples ne prêteront pas une drachme !
— Ah ! Les saints Pères nous boudent ! sourit Ramsès. Dans ce cas, il ne nous reste plus qu’à nous adresser aux païens … Envoie-moi Dagon !
Vers le soir, le banquier phénicien arriva. Il se prosterna devant le pharaon et lui offrit une coupe en or incrustée de pierres précieuses.
— Maintenant, s’écria-t-il, je puis mourir en paix, puisque mon maître bien-aimé est sur le trône !
— Avant de mourir, essaie donc de me trouver quelques milliers de talents, dit Ramsès XIII.
Le Phénicien blêmit, ou du moins feignit un grand embarras.
— Demande-moi plutôt de chercher des perles dans le Nil, dit-il ; car jamais, il ne me sera possible de trouver pareille somme !
Ramsès s’étonna.
— Comment cela ? demanda-t-il. Les Phéniciens n’ont plus d’argent pour moi ?
— Nous pouvons te donner notre sang, et celui de nos enfants, répondit Dagon ; mais de l’argent ? Où en prendrions-nous ? Jadis, les temples nous en prêtaient, à quinze ou à vingt pour cent l’an, mais depuis que tu as séjourné au temple de Hator, les prêtres nous refusent tout crédit. S’ils le pouvaient, ils nous chasseraient d’Égypte aujourd’hui même ou, mieux, nous extermineraient tous ! Les paysans ne travaillent plus, se révoltent si on les frappe, et si un Phénicien s’adresse à un tribunal, il est certain d’être débouté … Décidément, nos heures dans ce pays sont comptées ! gémissait Dagon.
Ramsès se rembrunissait de plus en plus.
— Je vais m’occuper de cela, et les tribunaux vous rendront justice. En attendant, j’ai besoin, et tout de suite, d’environ cinq mille talents.
— Mais où veux-tu que nous les prenions ? se lamentait le Phénicien. Indique-nous des acheteurs pour nos marchandises, et nous leur vendrons tous nos entrepôts, pour t’être agréables … Mais où sont-ils, ces acheteurs ? Les prêtres, seule, pourraient nous tirer d’affaire, et encore, ils ne paieraient pas au comptant !
— Cherchez du côté de Tyr ou de Sidon … suggéra le pharaon. Chacune de ces villes pourrait nous prêter non cinq, mais cent mille talents, si elle voulait !
— Tyr et Sidon ? répéta Dagon. Aujourd’hui, toute la Phénicie amasse de l’or et des pierres précieuses pour amadouer les Assyriens. Des envoyés du roi Assar viennent chez nous et répandent le bruit que si, chaque année, nous envoyons à leur roi des sommes importantes, il nous laissera notre liberté, et nous fournira même l’occasion de réaliser des bénéfices importants, plus importants même que ceux que nous permet de faire l’Égypte …
Ramsès pâlit et serra les dents. Le Phénicien s’en aperçut et ajouta rapidement :
— Mais je te fais perdre ton temps, avec mes bavardages … Le prince Hiram est à Memphis en ce moment. Il pourra, mieux que moi, te renseigner à ce sujet, car c’est un homme plein de sagesse, et membre du Grand Conseil phénicien.
Ramsès s’anima.
— Oui, envoie-moi au plus vite Hiram ! dit-il. Car ton langage, Dagon, rappelle plus celui d’une pleureuse que celui d’un banquier !
Le Phénicien frappa le sol du front et demanda encore :
— Hiram peut-il venir immédiatement ? Il est vrai qu’il est tard, mais il redoute tant les prêtres qu’il préférera certainement te rendre visite de nuit …
Le pharaon se mordit les lèvres, mais il accepta. Il envoya Tutmosis accompagner le banquier, afin d’introduire Hiram au palais par une porte dérobée.
Chapitre XIV
Vers dix heures du soir, Hiram arriva au palais.
— Pourquoi viens-tu en cachette, comme un voleur ? lui demanda le pharaon vexé. Mon palais est-il une prison ou une léproserie ?
— Ah, seigneur, répondit le Phénicien, depuis que tu es devenu le maître de l’Égypte, ceux qui osent te parler sont considérés comme des criminels, et ils doivent répéter tout ce que tu leur as dit …
— À qui devez-vous répéter mes paroles ? demanda Ramsès.
— Ne connaîtrais-tu pas tes ennemis ? dit Hiram en levant les yeux vers le ciel.
— Nous reparlerons de cela, dit le pharaon. Sais-tu pourquoi je t’ai fait venir ? J’ai besoin de quelques milliers de talents !
Hiram parut chanceler sous le chiffre. Ramsès le fit asseoir. Lorsqu’il se fut confortablement installé, le Phénicien commença :
— Pourquoi as-tu besoin d’emprunter de l’argent alors que tu as une fortune à portée de la main ?
— Oui, je sais, répondit le pharaon d’une voix irritée. Le jour où je prendrai Ninive et Babylone …
— Je ne pense pas à la guerre, interrompit Hiram, mais à tout autre chose qui pourrait, immédiatement, t’assurer d’importants revenus.
— De quoi s’agit-il ?
— Permets-nous, seigneur, de creuser un canal qui reliera la Méditerranée à la mer Rouge !
Le pharaon se leva brusquement.
— Tu plaisantes, vieillard ! s’exclama-t-il. Qui exécutera un travail pareil et qui, surtout, osera faire courir à l’Égypte le risque de se voir envahie par la mer ?
— Quelle mer ? Ce n’est certes ni la Méditerranée ni la mer Rouge qui envahiront l’Égypte ! Je sais que des prêtres-ingénieurs égyptiens ont étudié la question de près, et qu’ils ont calculé que c’était là la meilleure affaire du monde ! Seulement, ils préfèrent procéder eux-mêmes à ces travaux plutôt que de les laisser exécuter par le pharaon …
— As-tu des preuves de cela ?
— Je n’ai pas de preuves, mais je t’enverrai un prêtre qui t’exposera tout le projet avec plans et chiffres en mains.
— Qui est ce prêtre ?
Hiram hésita un instant.
— Ai-je ta promesse formelle que personne, en dehors de nous, ne saura le nom de cet homme ? Il pourra, seigneur, te rendre plus de services que je ne le puis moi-même ! Il connaît beaucoup de secrets sacrés …
— Oui, je te le promets.
— Ce prêtre s’appelle Samentou, et il vit au temple de Set, à Memphis. C’est un grand savant, mais il a besoin d’argent et il est dévoré par l’ambition ; comme les prêtres le rabaissent à plaisir, il m’a dit qu’il t’aiderait de toutes ses forces à les combattre. Or, je te l’ai dit, il connaît beaucoup de secrets … Beaucoup …
Ramsès réfléchit profondément. Il comprenait que ce prêtre était un grand traître, mais qu’il pourrait lui rendre d’importants services.
— Je penserai à Samentou, dit-il. Mais, pour en revenir à ce canal : quel profit en retirerai-je ?
— D’abord, la Phénicie te rendra les cinq mille talents qu’elle te doit ; de plus, elle te versera cinq mille talents par an pour le droit d’exécuter cet ouvrage ; ensuite, dès que les travaux auront commencé, tu recevras mille talents d’impôt annuel et un talent pour chaque dizaine d’ouvriers égyptiens que tu nous auras fournis ; en outre, nous te verserons annuellement un talent par ingénieur égyptien fourni ; enfin, tu nous donneras la gérance du canal pour cent ans, et nous te verserons mille talents par an de location. N’est-ce pas assez ? conclut-il.