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— Et je recevrai dès demain mes cinq mille talents ?

— Si l’accord est conclu aujourd’hui même, tu auras demain dix mille talents plus un acompte de trois mille talents sur l’impôt futur …

Ramsès réfléchit. Plusieurs fois déjà, les Phéniciens avaient proposé aux pharaons égyptiens la construction de ce canal mais, toujours, les prêtres s’y étaient opposés. Ils avaient chaque fois argué du danger de l’envahissement par la mer. Mais Hiram n’affirmait-il pas que ce danger était inexistant et que, de plus, les prêtres le savaient ?

— Vous promettez, dit le pharaon après un long silence, vous promettez mille talents annuellement, et cela pendant cent ans ? Et vous me garantissez que ce canal est la meilleure affaire qu’on puisse réaliser ? Je t’avoue, Hiram, que je soupçonne là-dessous quelque traîtrise

— Seigneur, je vais tout te dire, mais je t’en supplie, sur l’ombre de ton père, sur ta couronne, ne livre jamais à personne ce secret … Car c’est le plus grand secret des prêtres chaldéens, égyptiens et même phéniciens ! L’avenir du monde en dépend !

— Allons, allons, Hiram, du calme ! sourit le pharaon.

— Les dieux, reprit le Phénicien, t’ont donné la sagesse, la noblesse d’âme et la force. C’est pourquoi, tu mérites de connaître ce secret, car tu es capable de grandes choses !..

Ramsès sentait l’envahir une douce fierté, mais il la domina.

— Cesse de me louer pour ce que je n’ai pas encore fait, dit-il à Hiram. Dis-moi plutôt quels profits tireront la Phénicie et l’Égypte de la construction de ce canal ?

Hiram se cala dans son fauteuil et commença :

— Sache, seigneur, qu’à l’est, au sud et au nord de l’Assyrie il n’y a ni désert ni pays marécageux, mais des contrées immenses et des empires inconnus … Ces pays sont si vastes, que ton infanterie, pourtant connue pour sa rapidité, mettrait deux années à atteindre leurs frontières.

Ramsès avait le visage d’un homme qui sait qu’on lui ment, mais qui accepte le mensonge. Hiram fit semblant de ne pas s’en apercevoir et il poursuivit :

— À l’est de Babylone, au bord d’une grande mer, habitent près de cent millions d’hommes ; ils ont des rois puissants, des prêtres plus savants que les vôtres, des livres anciens et des artisans habiles. Ces peuples produisent des étoffes, des armes, des poteries aussi belles que celles que tu vois ici ; ils ont des temples souterrains, plus riches que l’Égypte tout entière.

— Continue, continue, dit le pharaon, qui semblait amusé au plus haut point par les paroles de Hiram, mais aussi fort sceptique quant à leur véracité.

— Il y a, dans ces pays, des perles, de l’or, du cuivre, et surtout des pierres précieuses ; des fleurs et des fruits étranges y poussent ; les forêts y sont si vastes que l’on peut y errer des années durant, et les arbres de ces forêts sont aussi épais que les colonnes de vos temples … Les peuples qui habitent cette contrée ont des mœurs douces et simples, et si tu envoyais vers eux deux de tes régiments, tu pourrais conquérir des territoires plus vastes que l’Égypte et un trésor plus riche que le Labyrinthe ! Demain, si tu le permets, je te ferai porter des échantillons de tissus, de bois et de métaux de là-bas : je t’enverrai également quelques grains d’une plante qui dispense le bonheur, la paix et une béatitude connue des seuls dieux …

— Oui, je tiens beaucoup à voir ces échantillons, dit le pharaon.

Le Phénicien reprit.

— Plus loin, plus loin encore, à l’est de l’Assyrie, s’étendent d’autres pays peuplés d’environ deux cent millions d’habitants …

— Tu jongles avec les millions, interrompit le pharaon, incrédule.

— Je te jure sur mon honneur que tout ce que je dis est vrai, dit Hiram avec gravité.

Ce serment surprit Ramsès dont le scepticisme fut ébranlé.

— Continue ! dit-il.

— Ces pays, reprit Hiram, sont fort étranges. Les hommes qui les habitent ont le teint jaune et les yeux obliques, leur maître s’appelle le Fils du Ciel et il règne avec l’aide de savants, qui cependant ne sont pas des prêtres et n’ont pas un pouvoir semblable à celui des prêtres égyptiens. Les habitants de cette contrée ont des mœurs semblables aux vôtres : ils ont le culte des morts et leur écriture ressemble fort à la vôtre : mais ils portent des vêtements longs, tissés dans une matière qui nous est inconnue, et leurs maisons ont des toits pointus … Ils cultivent un grain très nourrissant et s’abreuvent d’une boisson plus forte que le vin ; ils ont également une plante qui donne la vigueur et la joie ; enfin, ils connaissent un papier qu’ils peignent savamment, et une sorte de glaise qui, chauffée, brille comme le verre et résonne comme le métal. Demain, je t’enverrai des échantillons de ces pays-là aussi.

— Tu dis là des choses étranges, Hiram, dit le pharaon. Cependant, je ne vois pas le rapport entre le canal que tu veux creuser et ces peuples lointains …

— Tu vas comprendre tout de suite. Lorsque le canal aura été creusé, la flotte phénicienne et égyptienne pourra passer en mer Rouge, et de là atteindre en quelques mois ces pays riches qu’il est pratiquement impossible de gagner par la voie terrestre. Ne vois-tu pas, maintenant, toutes les richesses qui seront à ta portée ? Du bois précieux, de l’or, des pierres ! Je te jure, seigneur, que si tu mets jamais les pieds sur ces lointains rivages, l’or deviendra en Égypte moins cher que le cuivre, il y aura plus de bois que de paille, et d’esclaves que de bœufs ! Permets-nous de creuser ce canal, seigneur, et prête-nous cinquante mille soldats pour exécuter le travail !

— Cinquante mille soldats ? Et combien cela me rapportera-t-il ?

— Je te l’ai déjà dit ; mille talents par an pour la concession, et cinq mille pour les ouvriers, que nous nourrirons et paierons en outre nous-mêmes …

— Et vous les tuerez au travail ?

— Jamais de la vie ! Nous n’avons aucun intérêt à ce que les ouvriers meurent … Tes soldats ne travailleront pas plus au creusement du canal qu’ils ne travaillent aux fortifications ou à la construction de routes. Et quelle gloire pour toi, seigneur ! Quelle richesse pour l’Égypte ! Le plus humble paysan aura sa maison en bois, des vaches, des instruments de travail, un esclave peut-être … Jamais un pharaon n’aura tant amélioré le sort de son peuple ! Que sont les inutiles et mortes pyramides à côté d’un canal qui servira à transporter les richesses du monde entier ?

— Et il y aura cinquante mille soldats sur la frontière orientale …

— Certes. Et l’Assyrie n’osera jamais lever la main sur l’Égypte lorsque cinquante mille soldats garderont la frontière !

Le plan était éblouissant, et il promettait de telles richesses que Ramsès se sentit grisé d’avance. Mais il se domina.

— Je réfléchirai à tout cela, Hiram. Mais la décision à prendre est trop grave pour que je la prenne sans consulter les prêtres.

— Jamais ils n’accepteront ! s’écria le Phénicien. Quoique … quoique si le pouvoir passait jamais dans leurs mains, immédiatement ils nous demanderaient de faire ce travail …

Ramsès le regarda avec mépris.