— Vieillard, laisse-moi le soin de me faire obéir des prêtres, et hâte-toi de donner des preuves de ce que tu avances. Je serais un bien mauvais roi si je ne pouvais écarter les obstacles qui se dressent entre moi et l’intérêt du pays !
— Tu es un grand maître ! dit Hiram en se courbant jusqu’au sol.
La nuit était fort avancée lorsqu’il quitta le palais accompagné de Tutmosis. Le lendemain, il envoya par l’intermédiaire de Dagon une caissette contenant des échantillons des produits des contrées inconnues dont il avait ébloui le pharaon. Celui-ci y trouva des statuettes, des étoffes et des bagues hindoues, de l’opium, une poignée de riz, des feuilles de thé, des coupes en porcelaine et plusieurs feuilles de papier peintes à l’encre de Chine. Il regarda le tout avec grand soin et admit n’avoir jamais vu rien de pareil. Il ne doutait plus de l’existence de lointains pays où tout était différent : les montagnes, les gens, les maisons …
« Ces pays existent depuis des siècles : les prêtres le savent, ils connaissent leurs richesses, et n’en disent rien ! Ce sont vraiment des traîtres qui voudraient réduire le pharaon au rang de subordonné ! ».
Dagon attendait ses ordres.
— Tout cela est fort intéressant, lui dit le pharaon ; mais ce n’est pas cela que j’ai demandé …
Dagon s’approcha de lui et murmura :
— Dès que tu auras signé un accord avec Hiram, Tyr et Sidon déposeront à tes pieds toutes leurs richesses !
Ramsès fronça les sourcils, car l’audace des Phéniciens l’irritait ; comment, ils osaient lui poser des conditions ? Aussi, dit-il froidement au banquier :
— Je réfléchirai et je donnerai ma réponse à Hiram. Maintenant, tu peux partir !
Après le départ de Dagon, la colère s’empara subitement de lui. La désinvolture avec laquelle le traitaient les Phéniciens le mettait hors de lui ; il sentait le besoin de leur rappeler sa force et son pouvoir. Il appela Tutmosis, qui arriva aussitôt.
— Envoie quelques officiers chez Dagon, lui ordonna-t-il, et fais-lui dire qu’il cesse d’être mon banquier ; il est trop stupide pour mériter cet honneur !
— Et par qui le remplaceras-tu ?
— Je ne sais pas encore. Il faudra trouver quelqu’un parmi les marchands égyptiens ou grecs … À la rigueur, je m’adresserai aux prêtres !
La nouvelle fit en quelques heures le tour de la ville. On racontait que les Phéniciens avaient encouru la disgrâce du pharaon, et dès le soir le peuple se mit à piller les boutiques de ces étrangers haïs. Les prêtres respirèrent. Herhor alla trouver Méfrès et lui dit :
— Je savais que notre maître se détournerait de ces païens qui boivent le sang du peuple … Il faut lui témoigner notre gratitude !
— Et lui ouvrir les portes de nos trésors ? demanda Méfrès avec aigreur. Ne sois pas si pressé, ajouta-t-il ; je connais ce garçon, et malheur à nous si nous le laissons nous dominer, ne serait-ce qu’un instant !
— Et s’il rompait définitivement avec les Phéniciens ?
— Il ne peut qu’y gagner : cela lui évitera de payer ses dettes …
— À mon avis, dit Herhor, le moment est propice pour que nous regagnions la faveur du pharaon. Il est fougueux mais sait être reconnaissant.
— Tu déraisonnes, aujourd’hui, coupa Méfrès. D’abord, Ramsès n’est pas encore pharaon, car il n’a pas été couronné au temple ; il ne le sera d’ailleurs jamais car il méprise les consécrations religieuses. Ensuite, nous n’avons pas besoin de sa faveur, mais c’est lui qui a besoin de celle des dieux qu’il injurie à chaque pas !
Méfrès suffoquait de colère. Il ajouta :
— Il a osé se moquer publiquement de ma piété … Il a comploté avec les Phéniciens, leur a fait surprendre des secrets d’État et, à peine arrivé sur les premières marches du trône, il excite déjà l’armée et la populace … Aurais-tu oublié tout cela ? Aurais-tu oublié le danger qu’il représente ? Qui peut nous garantir que ce dément qui, hier, a appelé les Phéniciens et qui les chasse aujourd’hui, ne commettra pas demain quelque acte qui entrainera notre perte ?
— Que propose-tu ? demanda Herhor, en le fixant au fond des yeux.
— Je pense qu’il n’y a pas lieu de manifester de la reconnaissance, ni surtout de la faiblesse ; et, puisqu’il a besoin d’argent, nous ne lui en donnerons pas !
— Et … ensuite ? demanda Herhor.
— Ensuite, il pourra gouverner son royaume et augmenter son armée sans argent … s’écria Méfrès, hors de lui.
— Et si l’armée, affamée, se met en tête de piller les temples ?
Méfrès ricana.
— Ce sera à toi, ministre de la Guerre, de montrer tes talents. Je suppose que tu as prévu l’éventualité d’un coup de force ?
— Oui, j’ai tout prévu, mais je ne pourrai rien si les temples sont profanés. Ne détiens-tu pas, toi, la foudre divine ?
— Certes, et elle punira le blasphémateur.
— Ah, vraiment ? demanda Herhor avec de l’ironie dans la voix.
Ils se quittèrent fort froidement.
Le soir même, le pharaon les convoqua. Ils arrivèrent séparément, et après avoir salué le maître, ils allèrent se placer chacun dans un coin différent de la pièce.
« Seraient-ils en brouille ? se demanda Ramsès. Tant mieux, tant mieux … ».
Un instant plus tard arriva l’archiprêtre Sem, suivi de Pentuer. Ramsès s’assit, et il désigna aux quatre prêtres des petits tabourets placés en face de lui. Ils prirent place, et il commença :
— Saints Pères, jusqu’à présent je n’ai guère eu recours à vos conseils, car les ordres que je donnais avaient principalement trait à des préoccupations d’ordre militaire.
— C’était ton droit, Sainteté, dit Herhor.
— J’ai fait tout ce que j’ai pu pour augmenter la force de notre armée, poursuivait le pharaon ; j’ai créé de nouvelles écoles militaires et j’ai recruté cinq régiments …
— C’était également ton droit, dit Méfrès.
— Je ne parle même pas des autres mesures que j’ai prises, car elles ne vous intéressent pas …
— Certes, seigneur, dirent ensemble Herhor et Méfrès.
— Mais un autre problème vient de se poser à moi, reprit Ramsès ; les funérailles de mon père sont proches, et le trésor ne dispose pas des fonds nécessaires …
Méfrès se leva de son tabouret.
— Ton père, Ramsès XII, était un maître juste et bon ; il a assuré au peuple la paix et aux dieux la gloire. Permets-donc, seigneur, que ses funérailles se déroulent aux frais des temples.
Ramsès XIII s’étonna de cet hommage rendu à son père, et il en éprouva une satisfaction très vive. D’abord, il ne sut que répondre, puis il dit :
— Je vous suis reconnaissant de l’hommage rendu ainsi à mon père bien-aimé …
Il s’arrêta et parut réfléchir un instant. Lorsqu’il releva la tête, son visage était animé et ses veux brillaient.
— Oui, je suis ému par cette marque de bienveillance de votre part, saints Pères : puisque la mémoire du pharaon défunt vous est chère, j’ose espérer que cette même bienveillance rejaillira sur ma personne …
— Comment peux-tu en douter ? intervint Sem.
— Je n’en doute pas, et désormais je ferai preuve envers vous de plus de franchise …
— Que les dieux te bénissent ! dit Herhor.
— Je serai dont franc : mon Père, en raison de sa maladie, de son grand âge, et peut-être aussi de ses nombreuses préoccupations religieuses, n’a pu consacrer aux affaires de l’État tout le temps voulu. Je compte, moi, en consacrer davantage aux problèmes du gouvernement. Je suis jeune, bien portant, libre, et j’entends régner seul. Voilà ma volonté expresse ; je n’y dérogerai pas … Mais je sais que même l’homme le plus expérimenté ne peut se passer des services de fidèles serviteurs et de sages conseillers. C’est pourquoi, je vous demanderai votre avis de temps à autre …