L’homme hocha la tête au second nom, sourit encore, et sans laisser à Ish le temps d’intervenir, versa dans son gosier une nouvelle rasade. Ish se sentait maintenant plus près des larmes que de la colère. Quelle importance avait désormais un nom d’homme ? Cependant M. Barlow, dans les fumées de l’ivresse, restait fidèle au protocole établi par la civilisation.
Puis, lentement, M. Barlow s’effondra de nouveau sur la banquette, ivre mort et, avec un long glouglou, la bouteille débouchée se vida de tout le whisky qu’elle contenait.
Ish hésita. Lierait-il son sort à celui de M. Barlow ; entreprendrait-il de le dégriser et de le guérir ? D’après ce qu’il savait des alcooliques, la guérison lui paraissait douteuse. Et, en restant auprès de lui, il perdait peut-être l’occasion de rencontrer un compagnon plus sympathique.
« Restez ici », dit-il à la masse inerte, probablement incapable de l’entendre. « Je vous promets de revenir. »
Ces mots prononcés, Ish se sentit libéré de tout remords. Il n’y avait vraiment aucun espoir. Les yeux de M. Barlow en avaient trop vu. Son pouls ne battait plus qu’à peine. Ish s’éloigna, non sans avoir cependant soigneusement repéré les lieux.
Les chats, eux, ne se sont soumis à la domination de l’homme que depuis quelque cinq mille ans et ne l’ont jamais acceptée sans réserves. Ceux qui ont eu la malchance d’être enfermés dans des maisons n’ont pas tardé à mourir de soif. Mais ceux qui ont la liberté de leurs mouvements, mieux que les chiens, se débrouillent pour vivre. La chasse aux souris cesse d’être un jeu pour devenir une industrie. Ils guettent les oiseaux pour apaiser les tiraillements de leur estomac. Ils montent la garde près des galeries de la taupe dans la pelouse envahie par les herbes, et près du terrier du lapin dans les terrains vagues. Ils rôdent dans les rues et les ruelles et çà et là, découvrent des poubelles que les rats n’ont pas encore saccagées. Ils désertent la ville pour envahir le royaume des cailles et des lapins. Là ils se trouvent soudain nez à nez avec le vrai chat sauvage et le dénouement est rapide et sanglant, car le vigoureux habitant des bois met en pièces son frère citadin.
Cette fois l’appel était plus énergique. Tut… tut… tut… Ce n’était pas un ivrogne qui cornait. Attiré par le son, Ish aperçut un homme et une femme debout côte à côte. Ils riaient et lui faisaient des signes. Ish stoppa et descendit. L’homme, grand et gros, portait un costume de sport d’une élégance criarde. La femme était plutôt jeune et belle, d’aspect négligé. Un épais trait de fard écarlate soulignait sa bouche. Ses doigts étincelaient de bagues.
Ish fit deux pas vers eux et s’arrêta brusquement, « Deux s’amusent, trois s’embêtent », dit le dicton. L’homme fronçait les sourcils d’un air hostile. Et Ish remarqua que sa main droite ne quittait pas la poche gonflée de la veste de sport.
« Ça va ? demanda Ish cloué sur place.
— Oh ! la vie est chouette ! » répondit l’homme. La femme rit bêtement, mais ses yeux lancèrent une œillade assassine, et Ish eut l’intuition qu’un péril le menaçait.
« Oui, reprit l’homme. Oui, la vie est chouette. Boustifaille, vin à gogo… et le reste…» Il eut un geste obscène et ricana, les yeux fixés sur sa compagne. Celle-ci se remit à rire d’un air provocant et de nouveau Ish se sentit en danger.
Il se demandait ce qu’avait pu être cette femme dans l’ancienne vie. À présent elle ressemblait à une experte prostituée. Elle portait à ses doigts assez de diamants pour monter une bijouterie.
« Y a-t-il d’autres rescapés ? » Ils se regardaient.
La femme s’esclaffa ; elle ne semblait pas capable d’une autre réponse.
« Non, dit l’homme. Personne dans les parages, je suppose. » Il s’interrompit et son regard se posa sur la femme. » Plus maintenant en tout cas. »
Il tenait sa main enfoncée dans la poche de sa veste. La femme roulait des hanches voluptueusement, les paupières à demi closes comme pour dire qu’elle acceptait la loi du vainqueur. Dans les yeux de ce couple, Ish ne retrouvait pas l’angoisse qui torturait l’ivrogne. Ils semblaient dépourvus de sensibilité. Cependant tous deux peut-être avaient souffert au-delà des forces humaines et, à leur façon, avaient perdu la raison. Brusquement Ish réalisa que jamais peut-être il n’avait frôlé d’aussi près la mort.
« De quel côté allez-vous ? demanda l’homme d’un ton significatif.
— J’erre au hasard », répondit Ish, et la femme fit entendre son rire niais.
Ish fit demi-tour et se dirigea vers son auto. Il n’eût pas été étonné de recevoir une balle dans le dos. Pourtant il atteignit sa voiture et, sans encombre, démarra…
Cette fois aucun appel ne lui était parvenu ; il tourna un coin de rue et aperçut, debout au milieu de la chaussée, une grande fillette, auréolée de mèches blondes. Elle s’immobilisa comme une biche surprise dans une clairière. Avec une vivacité de bête traquée, elle se plia en deux et, à demi aveuglée par le soleil, chercha à voir ce que cachait le pare-brise. Puis, légère, elle s’enfuit, toujours à la manière d’une biche, se coula dans la brèche d’une palissade et disparut.
Ish s’approcha de la brèche, inspecta les alentours et appela à plusieurs reprises. Il ne reçut pas de réponse. S’il avait été au moins encouragé par un rire moqueur à une fenêtre ou un envol de jupe à un coin de rue, il aurait continué la poursuite. Mais, de toute évidence, l’adolescente n’avait aucun désir de flirt. Peut-être avait-elle déjà appris à ses dépens que dans de telles circonstances la fuite est le seul salut. Il attendit quelques minutes, mais ne la voyant pas reparaître, il reprit sa route…
D’autres coups de klaxon résonnèrent, mais cessèrent avant qu’Ish eût pu les localiser exactement. Il s’attarda un moment et vit enfin un vieillard qui sortait d’une épicerie, poussant devant lui une voiture d’enfant chargée de boîtes de conserves et de cartons. Lorsqu’il s’approcha, Ish constata que le vieillard n’était, après tout, pas si vieux. Sans sa barbe blanche et hirsute, il n’eût pas paru plus de soixante ans. Ses vêtements fripés et sales indiquaient que depuis longtemps il couchait tout habillé.
Des quelques personnes rencontrées ce jour-là, ce fut le vieillard qui se montra le plus communicatif et, cependant, lui aussi se tenait sur la réserve. Il conduisit Ish à sa maison non loin de là ; il y entassait toutes sortes d’objets, certains utiles, d’autres superflus. Une cupidité maniaque le possédait et, sa passion satisfaite sans obstacles, il s’accommoderait d’une existence d’ermite et d’avare comblé de biens. Avant le désastre, il avait une femme et travaillait dans une quincaillerie, mais, selon toute apparence, il menait une vie solitaire et sans joie et comptait peu d’amis. Maintenant il goûtait un bonheur qu’il n’avait jamais connu puisque ses instincts de rapine se donnaient libre cours et que personne ne l’empêchait de se retirer au milieu d’un tas de marchandises. Il avait des conserves, bien rangées dans des caisses ou simplement empilées, et des amoncellements de bidons de fer-blanc ; une douzaine de cageots d’oranges qui seraient gâtées avant qu’il eût pu en consommer le quart. Des sacs de cellophane contenaient des haricots secs dont une partie jonchait le parquet.
Il avait aussi des caisses et des caisses pleines d’ampoules électriques et de lampes de radio, un violoncelle – dont il ne savait pas jouer – plus de cent numéros du même journal illustré, une douzaine de réveils et d’hétéroclites babioles qu’il collectionnait, non dans l’idée de s’en servir un jour, mais parce que ce bric-à-brac lui procurait une réconfortante sensation de sécurité. Le vieil homme était d’ailleurs aimable, mais il n’appartenait plus au monde des vivants. De cet homme taciturne et renfermé, la catastrophe avait fait un maniaque à deux doigts de la démence. Il continuerait à amasser et vivrait emmuré en lui-même, prisonnier de son idée fixe.