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En même temps quelque chose lui sautait aux yeux. Les fauteuils, les canapés, les cendriers, les dalles de marbre étaient recouvertes d’une épaisse couche de poussière grise.

Peu versé dans les travaux du ménage, il n’avait pas fait attention jusque-là à la poussière. Peut-être cet hôtel en avait-il davantage. Qu’importait ! Dorénavant la poussière ferait partie de sa vie.

Il remonta en voiture, débraya, traversa la 42e Rue et continua vers le sud. Sur les marches de la Bibliothèque, un chat gris était couché, les pattes étendues devant lui, comme s’il caricaturait les lions de pierre au-dessus de sa tête.

Au niveau de Flatiron Building, il s’engagea dans Broadway et ne s’arrêta qu’à Wall Street. Là il descendit avec Princesse qui trouva sur le trottoir une piste intéressante. Wall Street ! C’était un spectacle peu commun de voir cette rue vide d’un bout à l’autre. Un examen attentif lui montra qu’un peu de gazon, ou plutôt des mauvaises herbes verdissaient çà et là les fissures du caniveau. Il se rappela une tradition familiale d’après laquelle un de ses ancêtres, colon hollandais, possédait une belle ferme dans ces parages. Son père, quand il avait peine à joindre les deux bouts, disait volontiers : « Dommage que nous ne soyons pas restés dans cette île de Manhattan. » Maintenant Ish était libre de reprendre le domaine ancestral, personne ne le lui disputerait. Cependant ce désert de béton armé, d’acier et d’asphalte était le dernier endroit où quelqu’un voudrait vivre à présent. Il troquerait cette ferme de Wall Street pour dix arpents dans la vallée de Napa ou même pour un petit coin de Central Park.

Il rejoignit l’auto et parcourut les quelques kilomètres qui séparaient Broadway de la Battery. Là, il contempla l’étendue de la baie vers l’Océan. C’était le bout de la route.

Peut-être des populations épargnées vivaient-elles en Europe, en Amérique du Sud, dans les îles, mais il n’avait pas le moyen de s’en assurer. Sur cette côte ici-même, son ancêtre hollandais avait dû débarquer environ trois cents ans plus tôt. Eh bien, Ish terminait le cycle.

La statue de la Liberté se détachait sur le ciel. « La liberté, pensa-t-il avec ironie. J’en ai à revendre. Plus que quiconque n’en avait jamais souhaité quand on plaça la dame au flambeau ici. »

Un grand paquebot était venu échouer sur la plage tout près de l’île du Gouverneur. Poussé là sans doute par la marée montante il surgissait très haut maintenant que les eaux s’étaient retirées, et donnait fortement de la bande. Il avait quitté l’Europe, le germe de la maladie mystérieuse dans ses flancs, et, chargé de passagers et de matelots morts ou mourants, avait cherché désespérément à atteindre le port – un port qui, lui-même, fait étrange, avait interrompu ses signaux. Aucun remorqueur ne s’était avancé à sa rencontre. Peut-être le capitaine moribond sur la passerelle de commandement n’avait-il pas assez de matelots pour faire jeter l’ancre, et, les yeux déjà voilés, n’avait pu que mettre la barre vers le banc de boue. Le paquebot demeurerait là ; les vagues, furieuses de l’obstacle, recouvriraient sa coque de limon ; dans un siècle, rongé de rouille et presque invisible, il serait le centre d’une petite île, dans une couronne de bouquets d’arbres.

Ish fit demi-tour, traversa la rive est, reçut à nouveau en plein visage l’odeur infecte de l’hôpital Bellevue, se dirigea vers l’ouest, fut chassé des abords de la gare de Pennsylvanie et des hôtels avoisinants par la même puanteur et enfin prit la 11e Avenue vers le nord. Dans l’avenue qui longeait le fleuve, il remarqua que le soleil déclinait au-dessus des cheminées sans panaches de fumée de la côte de Jersey. Il se demandait où il passerait la nuit quand une voix l’interpella : « Eh là-bas ! »

Princesse éclata en aboiements frénétiques. Ish freina et jeta un coup d’œil derrière lui : un homme sortait d’un immeuble ; Ish descendit pour aller à sa rencontre laissant Princesse, qui jappait toujours, dans la voiture.

L’homme s’avançait, la main tendue. Banal et protocolaire de la tête aux pieds, il était rasé de près et, malgré la chaleur, portait le veston de son costume d’été. Ni jeune ni vieux, avec un début d’embonpoint, il souriait aimablement. Ish attendait presque de lui la formule rituelle du commerçant : « Monsieur désire ? » « Je m’appelle Abrams, déclara-t-il. Milt Abrams. » Ish ne trouva pas tout de suite son propre nom – depuis si longtemps qu’il n’y pensait pas. Les présentations terminées, Milt Abrams l’entraîna à l’intérieur et le fit monter au second dans un appartement coquet. Une femme blonde d’environ quarante ans, bien habillée et presque élégante, était assise devant une table à cocktail, un shaker à portée de sa main. « Je vous présente Madame », commença Milt Abrams après une hésitation, et Ish comprit aussitôt la nature de sa gêne. La catastrophe avait épargné peu de couples légitimes et, depuis, aucune cérémonie de mariage n’avait été possible. Milt Abrams était assez vieux jeu pour en rougir même en de telles circonstances.

Sa compagne adressa à Ish un sourire qui acheva de décontenancer Milt. « Appelez-moi Ann, dit-elle. Et buvez un verre. Du martini tiède, c’est tout ce que j’ai à vous offrir ! Pas un morceau de glace dans tout New York ! » Dans son genre, elle était aussi typiquement new-yorkaise que Milt.

« Je me tue à lui répéter de ne pas boire cette sale camelote, dit Milt. Le martini tiède est un poison.

— Dire qu’il faut passer tout l’été à New York, s’écria Ann, et sans un morceau de glace. » Cependant elle surmonta son dégoût pour les apéritifs tièdes et vida plusieurs verres de martini.

« Je vais vous offrir quelque chose de meilleur », déclara Milt. Ouvrant un placard, il exhiba une étagère chargée d’un bel assortiment de bouteilles d’amontillado, de fine Napoléon et de liqueurs de choix. « Et celles-ci, ajouta-t-il, peuvent se passer de glace. » De toute évidence, Milt était amateur de crus renommés.

La bouteille de château-margaux qu’il servit au dîner en fut une nouvelle preuve.

Le château-margaux demandait une autre chère que du bœuf en conserve. Mais le vin coulait assez libéralement dans les verres pour plonger Ish dans une légère et agréable ivresse. Ann, elle, était tout à fait grisée.

La soirée s’écoula gaiement. Les trois convives jouèrent au bridge à la lueur de bougies. Ils dégustèrent des liqueurs. Ils firent tourner des disques sur un petit phonographe qui avait l’avantage de ne pas être tributaire de l’électricité et de se remonter à la main. Ils échangèrent les menus propos de trois personnes réunies un soir. « Ce disque gratte… Je n’ai pas encore fait d’impasse… Je boirais bien un autre verre. »

La comédie était bien jouée. Il n’y avait qu’à faire semblant de croire que le monde existait toujours de l’autre côté des vitres ; on faisait une partie de cartes à la clarté des bougies parce que c’était tellement plus joli ; les souvenirs du passé et maints sujets dont on pouvait autrefois parler étaient exclus de la conversation. Et c’était fort bien ainsi, pensait Ish. Les gens normaux, et Milt et Ann appartenaient certainement à cette catégorie, ne se souciaient plus du passé ni de l’avenir. Par bonheur, ils vivaient dans le présent.

Cependant quelques remarques fortuites pendant la donne et le jeu renseignèrent Ish tant bien que mal : Milt dirigeait autrefois avec un associé une petite bijouterie. Ann était l’épouse d’un certain Harry, assez riche pour lui offrir des vacances l’été sur la côte du Maine. Son seul travail lucratif, avait été de vendre en matière de plaisanterie des parfums dans un magasin de luxe au moment des fêtes de Noël. Maintenant les deux rescapés partageaient un bel appartement, qui jadis eût été trop somptueux pour la bourse de Harry. L’électricité s’était arrêtée immédiatement, car les générateurs qui alimentaient New York étaient à vapeur ; le débit d’eau restait normal et les conditions d’hygiène étaient bonnes.