Evitant les grandes villes, Ish roulait vers l’Ouest – l’Indiana, l’Illinois, l’Iowa – et traversait les champs de blé et les petites bourgades ensoleillées et vides le jour, obscures et vides la nuit. Au passage, de menus détails lui indiquaient que la nature sauvage reprenait possession du monde : ici, un rejet de peuplier poussait dans l’herbe hérissée d’une pelouse ; là, un fil téléphonique traînait sur la route ; ailleurs, devant le palais de justice d’une ville, des traces de boue montraient qu’un raton laveur avait trempé sa proie dans l’eau d’une fontaine, au pied de la statue d’un soldat de la guerre civile.
Il rencontrait aussi des gens par deux ou par trois. Les molécules isolées commençaient à se regrouper. En général ils se cramponnaient aux lieux où ils vivaient avant le désastre. Pas un ne manifesta le désir de le suivre ; parfois ils l’invitaient à rester. Jamais cette offre ne le tentait. Ces malheureux avaient encore une vie corporelle, mais, Ish en était de plus en plus convaincu, leur âme était morte. Il avait suffisamment étudié l’anthropologie pour savoir que ce phénomène avait été observé à petite échelle. Le plus souvent les individus ne survivent pas à la destruction du cadre où ils vivaient. Privés de famille, de travail, d’amis, d’église, de plaisirs, d’habitudes, d’espoir aussi, ce ne sont que des morts vivants.
Le Coup de Grâce n’était pas terminé. Un jour Ish se trouva devant une femme devenue folle. À en juger d’après ses vêtements, elle avait été riche : maintenant elle ne pouvait plus subvenir à ses besoins et le premier hiver l’achèverait. Plusieurs survivants déclarèrent qu’il y avait eu des suicides.
Quant à Ish, les émotions et la solitude n’avaient aucunement ébranlé sa raison et il s’en étonnait parfois. Il attribuait cela à l’intérêt que lui inspirait le déroulement des événements et aussi à son caractère. Il passait souvent en revue les aptitudes qui l’aideraient dans cette nouvelle vie et dont il avait dressé la liste.
Quelquefois, assis dans l’auto, ou devant son feu, il était assailli par des images érotiques. Il pensait à Ann, de l’avenue qui longeait le fleuve – soignée et affriolante dans sa blondeur. Mais elle était une exception. En général, les femmes, négligées et même sales, ne sortaient de leur hébétude que pour s’abandonner à des crises de fou rire hystériques. Beaucoup eussent été abordables, mais le désir se glaçait dans ses veines. C’était peut-être l’effet particulier de la catastrophe sur lui. Mais il ne jugeait pas à propos de s’en inquiéter ; avec le temps cela passerait.
Dans les plaines embrasées du Nebraska, le blé était toujours sur pied. Son or se fanait et tournait au brun. Déjà les épis laissaient échapper les grains. L’année prochaine la récolte serait spontanée, mais d’autres herbes pousseraient aussi, d’autant plus luxuriantes que le sol n’aurait pas été retourné ; bientôt elles formeraient un épais tapis et étoufferaient le froment.
Le parc d’Estes offrait des ombrages reposants après la chaleur des plaines. Ish s’y arrêta une semaine. Les truites avaient oublié le péril de l’hameçon et il fit des pêches miraculeuses.
Puis vinrent les hautes montagnes auxquelles succédèrent le désert et les landes de sauges. Le pied sur l’accélérateur, il franchit ensuite les virages de la route 40 pour atteindre la cime du col du Donner.
De l’autre côté, il constata qu’un épais voile de fumée assombrissait la campagne. « Quel mois est-ce ? se demanda-t-il. Août ? plutôt le début de septembre. La saison des incendies de forêts. » Et maintenant plus personne ne serait là pour combattre les feux allumés par la foudre.
Aux approches du col de Yuba, il se trouva brusquement face au feu. Les flammes rampaient des deux côtés de la route, il n’en poursuivait pas moins son chemin. La voie était large et il pouvait passer sans danger ; mais, après un tournant, il arriva droit sur un tronc qui barrait complètement la chaussée et flambait en dégageant une chaleur intense. La terreur qu’il avait vaincue un matin dans le désert – il y avait des années, semblait-il – fondit de nouveau sur lui, et il se sentit désespérément seul, devant une difficulté, impuissant en cas d’accident.
Il n’avait plus qu’à rebrousser chemin. Il fit deux aller et retour et, dans sa hâte fiévreuse, bloqua le moteur. Il parvint enfin à démarrer et s’éloigna du brasier.
Quand il fut en sécurité, il recouvra son calme. Il regagna le carrefour et décida de tenter sa chance sur la route 20. L’incendie n’avait pas épargné cette route, mais était presque éteint. Ish avançait avec prudence, attentif à éviter les troncs abattus. En haut de la montée, il s’épouvanta de voir derrière lui l’étendue des flammes et se félicita d’avoir réussi à passer.
Au lieu de camper dans la fraîcheur des montagnes cette nuit-là comme il l’avait projeté, il alla plus loin pour ne pas courir le risque d’être cerné par l’incendie et déroula son sac de couchage dans le petit parc d’une ville au pied des collines. Aucune lumière ne brillait. Il en fut déçu car il espérait en trouver en Californie. Les incendies de forêts avaient sans doute brûlé les lignes électriques, du moins dans cette région.
Agité et gêné par la chaleur, les narines desséchées par la fumée, il s’efforçait de trouver le sommeil, mais il avait l’impression d’être pris dans un piège. Même si les incendies s’éteignaient tous seuls, les routes de la Sierra seraient définitivement obstruées par les arbres déracinés, les éboulements et la dégradation des pentes dénudées.
Le matin, comme d’habitude, il se sentait mieux. Prison pour prison, la Californie en représentait une spacieuse et confortable et, si la Sierra était impraticable, la route du sud à travers le désert resterait longtemps ouverte. Il était prêt à partir, mais Princesse, avec l’esprit de contradiction qui la caractérisait, se mit à aboyer et s’élança sur une piste. Irrité, il se résigna à l’attendre et, comme elle tardait à reparaître, il changea ses projets et passa la plus grande partie de la journée à paresser, demi-nu, à l’ombre des arbres. L’après-midi touchait à sa fin quand il démarra.
Au crépuscule, il atteignit le sommet de la montagne, et le golfe se déroula à nouveau devant ses yeux avec sa couronne de villes. En tressaillant de plaisir, le jeune homme s’aperçut que la plupart des réverbères étaient encore allumés. Il n’avait pas vu de lumières électriques depuis si longtemps qu’il ne se souvenait pas vraiment où cela avait pu être. Les centrales à vapeur s’étaient arrêtées tout de suite et les petites installations hydro-électriques n’avaient pas duré longtemps. À sa joie se mêlait une fierté chauvine ; ces lumières étaient peut-être les dernières qui brillaient dans le monde entier.
Une minute il se demanda s’il n’avait pas été le jouet d’une imagination féconde et s’il n’allait pas retrouver une ville où tout serait normal.
La longue route vide qui s’étendait devant lui le détrompa. Il regarda plus attentivement le panorama. Quelques taches noires marquaient les quartiers privés d’électricité. Les lumières du Golden Gate s’étaient éteintes, à moins qu’elles ne fussent voilées par le nuage de fumée qui flottait sur le golfe.
Il s’engagea dans l’avenue San Lupo. À la clarté des réverbères et des phares de l’auto, rien ne semblait avoir changé depuis son départ. « Il y aura toujours une avenue San Lupo ! » pensa-t-il, et il se rendît compte qu’il n’était pas très différent des autres rescapés : lui aussi avait élu pour patrie un coin familier et il y revenait avec la fidélité du pigeon voyageur.