L’aspect des rues changeait lentement. La sécheresse de l’été se prolongeait, mais le vent apportait de la poussière, des feuilles mortes, des détritus, et les déposait çà et là en petits tas. Les animaux, chiens, chats ou rats avaient disparu de l’intérieur de la ville. Dans certains quartiers pourtant, les quais surtout, les chiens pullulaient, mais ils appartenaient tous à la même race. C’étaient des terriers ou des bâtards, petits et lestes. Déjà ils avaient abandonné leurs anciennes habitudes pour une nouvelle forme de vie. Instruits par l’exemple des rats, ils pillaient le contenu des boutiques. Quand les rats avaient rongé le carton des boîtes, les chiens se régalaient des biscuits. Mais ils se nourrissaient aussi de rats. Cela expliquait leur concentration dans les quartiers que, même avant la catastrophe, les rats avaient envahis. Les chiens avaient aussi chassé ou tué les chats et, au prix de quelques égratignures, avaient calmé leur faim dévorante.
Ces chiens amusaient Ish. Avec l’effronterie traditionnelle des terriers, ils se promenaient d’un air conquérant. Crottés et efflanqués, ils respiraient la vigueur et le contentement, sûrs qu’ils étaient d’avoir résolu le problème de la vie quotidienne. C’était, sans doute, les spécimens les plus indépendants de leur espèce, ceux qui s’étaient toujours débrouillés seuls, vivant à leur gré et peu préoccupés des hommes. Ils ne s’intéressaient pas à Ish et gardaient leurs distances sans le rechercher ni le fuir. Un jour, Princesse en vint aux dents avec une chienne, et désormais Ish, dans ce quartier, la tint en laisse ou l’enferma dans l’auto.
Dans les parcs et aux abords de la ville, partout où s’élevaient des buissons touffus, il apercevait de temps en temps un chat, en général perché sur une branche par crainte des chiens et pour guetter les oiseaux.
Au cours de ses promenades en montagne, il n’avait jamais rencontré de chien et il fut surpris un jour d’entendre un concert de jappements auxquels se mêlaient des abois plus sonores. D’une hauteur, il distingua, dans un ancien terrain de golf, une demi-douzaine de vaches harcelées et poursuivies par huit ou dix chiens. Il porta les jumelles à ses yeux et constata que les chiens, divers par la race, étaient tous de haute stature. La meute comprenait un magnifique danois, un berger écossais, un dalmatien tacheté, et des bâtards, tous à longues pattes et assez robustes. Ils s’étaient réunis spontanément pour chasser et n’en étaient sûrement pas à leur première attaque. Ils s’efforçaient d’isoler un veau. Mais les vaches leur opposaient une défense vigoureuse avec force coups de cornes et ruades. Elles se frayaient peu à peu un chemin hors des étendues d’herbe à découvert du terrain de golf. Elles parvinrent à gagner l’abri d’épais buissons, et les assaillants battirent en retraite.
Le spectacle était terminé ; Ish rappela Princesse et se dirigea vers l’auto qu’il avait laissée à quelque quinze cents mètres. Soudain les aboiements de la meute éclatèrent de nouveau. Ils se rapprochèrent et le jeune homme comprit que les chiens étaient sur sa piste.
La panique lui serra la gorge. Il se mit à courir. Mais ce n’était qu’inviter à la poursuite. Il se calma, ramassa quelques pierres, choisit une branche tombée en guise de gourdin. Puis il reprit sa marche vers l’auto. Les aboiements devinrent plus proches ; ils s’arrêtèrent et Ish comprit que les chiens l’avaient vu. Il espérait qu’un reste de crainte ancestrale les empêcherait d’attaquer un homme, mais brusquement il se demanda ce qu’était devenu le vieillard et les autres personnes qu’il avait rencontrées dans cette région. Et voilà qu’un des chiens, un affreux bâtard noir, s’avança sur la route en face de lui. Il fit halte à cinquante mètres, se planta sur son arrière-train et le regarda. Ish, sans ralentir le pas, leva le bras et fit le geste de lancer une pierre. Le chien s’esquiva par une habitude séculaire. Il courut sur le bord de la route et disparut dans le fourré. Les broussailles frémirent comme si les chiens se rassemblaient pour cerner leur proie. À son habitude, Princesse était exaspérante d’indécision. Craintive, la queue entre les pattes, elle se blottit contre son maître. Et soudain elle s’élança à droite et à gauche en aboyant et sembla défier le monde entier.
L’auto était en vue ; Ish marchait d’un pas régulier sans gaspiller ses pierres ; de temps en temps seulement il jetait un regard par-dessus son épaule : Princesse l’avertirait en cas d’attaque par-derrière. Soudain le danois se dressa dans une brèche entre les buissons, magnifique, aussi lourd qu’un homme. En jappant, Princesse se précipita sur l’énorme bête au risque de sa vie. Le danois bondit vers elle et, au même moment, le berger écossais surgit à gauche. Mais Princesse, agile comme un lapin, fit un brusque crochet et les deux gros chiens se heurtèrent avec un grognement de rage. Princesse retourna se frotter contre les jambes d’Ish la queue basse. Le dalmatien parut à son tour, traversa la route et s’arrêta, sa langue rouge pendante. Ish ne pressa ni ne ralentit le pas. Ce chien-là était d’aspect moins farouche que ses compagnons et Ish se sentait de force à lui faire mordre la poussière. Un beau collier avec une plaque de métal enserrait encore son cou tacheté. Non sans inquiétude, Ish remarqua que, malgré sa maigreur et ses côtes saillantes, il n’avait pas perdu sa vigueur. Evidemment les chiens trouvaient assez de lapins, de veaux ou de charognes pour se nourrir tant bien que mal. Il espérait qu’ils ne se dévoraient pas encore entre eux, que leur intérêt pour Princesse n’était que du domaine du jeu, et qu’ils ignoraient le goût de l’homme.
Arrivé à une vingtaine de mètres, sans s’arrêter, Ish leva le bras d’un geste menaçant. Le dalmatien perdit sa superbe et, la queue entre les jambes, s’enfuit. L’auto était tout près et Ish poussa un soupir de soulagement.
Il ouvrit la portière, fit monter Princesse et, réprimant un dernier élan de panique, la suivit avec dignité. La portière refermée, il se sentit en sécurité. Sa main se crispa sur le manche du marteau qui gisait à ses pieds. Il avait envie de vomir.
Le beau danois était couché au bord de la route ; les autres avaient disparu. Maintenant qu’il ne risquait plus rien, Ish envisageait la situation différemment. Les chiens ne lui avaient fait aucun mal et ne l’avaient même pas menacé. Après les avoir considérés en fauves altérés de son sang, il n’éprouvait plus pour eux que de la pitié. Peut-être étaient-ils simplement attirés vers l’homme par le souvenir nostalgique de succulentes pâtées, de bûches pétillant dans l’âtre, de caresses et de petits noms d’amitié. Et il démarra en leur souhaitant sincèrement d’attraper quelquefois un lapin ou d’abattre un veau.
Le lendemain matin, le drame s’acheva en comédie. Princesse, de toute évidence, demandait un mari. Ish, qui ne lui désirait pas de progéniture, l’enferma dans la cave.
Mais, après tout, il ignorait les véritables intentions de la meute ; périr sous les dents des chiens lui paraissait la moins enviable de toutes les morts. Désormais il ne s’aventura plus dans les montagnes sans un revolver à la ceinture, sa carabine, ou son fusil de chasse.
Deux jours plus tard, une invasion de fourmis lui faisait oublier la menace des chiens. Ish avait déjà eu des ennuis avec ces bestioles ; maintenant elles surgissaient de tous les côtés et envahissaient la maison. La lutte n’était pas nouvelle – Ish se rappelait le cri consterné de sa mère lorsqu’une longue colonne noire traversait la cuisine, l’irritation de son père, les discussions sur les moyens à employer pour les détruire. Aujourd’hui, elles revenaient avec des armées cent fois plus fortes et ne se heurtaient plus à d’ardentes ménagères promptes à les combattre et même à porter l’offensive dans leurs citadelles. En quelques mois, elles avaient pullulé. La nourriture sans doute ne leur manquait pas.