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Au bout d’un moment, il alla consulter l’horloge : elle s’était arrêtée ; les deux aiguilles symétriques en haut du cadran marquaient onze heures cinq.

Les aiguilles de sa montre, en revanche, avaient dépassé minuit. Les lumières s’éteindraient dans quelques heures ou conserveraient plusieurs jours un vague éclat. Cependant il ne se décidait pas à se coucher.

Il essaya de lire et finit par s’endormir dans son grand fauteuil.

En ce qui concerne l’électricité, le dispositif témoignait de tant d’ingéniosité que, même en plein désastre, aucun réglage ne fut nécessaire. Les hommes étaient vaincus par la maladie, mais les générateurs faisaient encore courir le long des fils leurs pulsations au rythme régulier. Après la brève agonie de l’humanité, les lumières n’avaient rien perdu de leur éclat. Ceci dura pendant des semaines. Quand un fil cassait et privait de courant une ville entière, avant même qu’il eût eu le temps de toucher le sol, automatiquement un autre exécutait sa besogne. Si une centrale s’arrêtait, les autres, qui constituaient un système sur des centaines de kilomètres de réseaux, redoublaient d’efforts pour la remplacer.

Cependant tout système, chaîne ou route, a son point faible. Des années, l’eau peut continuer à couler, les grands générateurs à tourner sur leurs coussinets bien huilés ; mais le point faible est dans les régulateurs qui contrôlent les générateurs et ne sont pas complètement automatiques. Jadis tous les dix jours on les examinait ; une fois par mois environ, il fallait ajouter de l’huile. Deux mois se sont écoulés sans inspection et les réserves d’huile se sont épuisées ; un à un, au fur et à mesure des semaines, les régulateurs cessent de fonctionner. Dès que l’un s’arrête, automatiquement le grand robinet change d’angle et l’eau coule sans toucher la roue. Alors le générateur cesse de tourner et ne produit plus d’électricité. Les générateurs, les uns après les autres sont ainsi réduits à l’inactivité ; ceux qui restent supportent un effort trop grand et l’arrêt complet n’est plus qu’une question de jours.

À son réveil, Ish remarqua que les lampes n’éclairaient presque plus. Dans les ampoules, les filaments étaient d’un rouge orangé. Il pouvait les fixer sans avoir mal aux yeux. Bien qu’il n’eût tourné aucun commutateur, la pièce était plongée dans la pénombre.

« Les lumières s’éteignent ! Les lumières s’éteignent ! » Que de fois au cours des siècles, ces mots avaient été prononcés, d’un ton indifférent ou avec un accent de panique, au sens propre ou au sens figuré. Quel rôle avait joué la lumière dans l’histoire de l’homme ! La lumière du monde ! La lumière de la vie ! La lumière de la connaissance !

Un grand frisson le secoua, mais il lutta contre sa peur. Après tout, se dit-il, l’électricité a survécu longtemps à l’homme grâce à son système automatique. Sa pensée le ramena au jour où il était descendu de la montagne, sans soupçonner ce qui s’était passé. Il était passé devant la centrale électrique et avait conclu que tout était normal parce que l’eau se déversait par-dessus les biefs et que les générateurs ronronnaient régulièrement. Et de nouveau il fut fier de son pays. Aucun système, peut-être, n’avait tenu aussi longtemps. Qui sait si ces lampes électriques n’étaient pas les dernières à s’éteindre et, après elles, de longtemps le monde serait privé de lumière.

Il n’avait plus envie de dormir ; il fallait qu’il reste éveillé ; il espérait que le dernier acte du drame serait bref et ne traînerait pas en longueur. La clarté pâlit encore. « C’est la fin », se dit-il ; mais la lumière s’attardait, les filaments étaient maintenant d’un rouge cerise.

Et de nouveau ils s’assombrirent. L’œuvre de destruction s’accélérait, comme un traîneau qui dévale une colline, lentement d’abord, puis emporté par son élan. Un instant – mais peut-être était-ce un effet de son imagination – leur éclat redoubla, puis tout fut fini.

Princesse s’agita dans son sommeil et aboya vaguement du fond de son rêve. Etait-ce un glas de mort ?

Il sortit. « Ce n’est peut-être qu’une panne de secteur », songeait-il sans conviction. Ses yeux cherchèrent à percer les ténèbres, épaissies encore par la fumée derrière laquelle la lune avait l’air d’une grosse orange. Aucun réverbère n’éclairait plus ni les rues ni le pont. C’était donc la fin. « Que la lumière ne soit plus, et la lumière s’éteignit ! »

« Pas de mélodrame ! » pensa-t-il. À tâtons, il rentra et fourragea dans le tiroir où sa mère rangeait les bougies. Il en trouva une qu’il introduisit dans un chandelier. La flamme était petite, mais droite et claire. Il s’assit dans son fauteuil, terrassé par l’émotion.

CHAPITRE VI

La disparition des lumières eut sur Ish un effet grave. Même en plein jour, il croyait voir ramper vers lui les ombres tapies dans les coins des pièces. Le Temps des Ténèbres était arrivé.

Il faisait provision d’allumettes, de lampes de poche, de bougies. Malgré lui, il les accumulait, trouvant en eux un réconfort moral.

Cependant il ne tarda pas à découvrir que l’électricité avait d’autres fonctions plus indispensables encore que la lumière. Son réfrigérateur était désormais inutile et la viande fraîche, le beurre, les cœurs de laitue qu’il contenait se gâtaient en dégageant une odeur nauséabonde.

Puis la saison changea. Ish avait perdu complètement le compte des semaines et des mois, mais son œil exercé de géographe savait déchiffrer l’époque de l’année en observant la nature. On devait être en octobre ; la première pluie le confirma ; il ne s’agissait pas d’un orage passager ; fine et drue, elle menaçait de s’éterniser.

Ish ne quitta plus la maison, y trouvant suffisamment de distractions. Il jouait de l’accordéon, il dévorait des livres et entreprit la lecture de maints ouvrages auxquels jusque-là, faute de loisirs, il n’avait pu s’attaquer. De temps en temps, par la fenêtre, il regardait la pluie battante et les nuages bas à toucher les toits.

Un matin, il sortit pour suivre les progrès du drame dont il était l’un des rares témoins. Tout d’abord il ne remarqua rien de nouveau. Puis de menus détails le frappèrent. Dans l’avenue San Lupo un tuyau avait été bouché par les feuilles mortes qui s’accumulaient dans le ruisseau. L’eau, qui ne s’écoulait plus, déferlait dans la rue et envahissait le trottoir.

Le fleuve en miniature se frayait un chemin dans la jungle de hautes herbes qui avait été la pelouse des Hart et s’infiltrait sous la porte, trempant et salissant de boue tapis et parquets. Un peu plus bas, un filet d’eau traversait la roseraie, laissait derrière lui une étroite rigole et se perdait dans un égout. Les dégâts n’étaient pas grands, mais ce n’était qu’un exemple entre mille de ce qui se passait partout.

Les hommes avaient construit des routes, des égouts, des digues, bien d’autres obstacles encore qui s’opposaient au cours naturel de l’eau. Pour durer et accomplir leurs fonctions, ces travaux avaient besoin des hommes pour la réparation et la surveillance des milliers de petites fissures et d’endroits bouchés qui se produisaient à chaque changement de temps. En deux minutes Ish aurait déblayé les feuilles mortes et débouché le tuyau, mais il n’en voyait pas la nécessité. Des milliers, des millions de tuyaux étaient engorgés de même. Routes, égouts et digues avaient été construits pour l’usage de l’homme ; l’homme disparu, ils n’avaient plus d’utilité. Que l’eau suive son cours naturel et traverse la roseraie. Trempés d’eau et de boue, les tapis des Hart pourriraient sur place. Tant pis ! S’en affliger, ce serait continuer à vivre dans un monde qui n’appartenait plus qu’au passé.