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En retournant chez lui, Ish se trouva brusquement devant un grand bouc noir qui, sans hâte, broutait la haie que M. Omer taillait avec tant de soin. Amusé et intrigué, Ish se demanda d’où venait l’intrus. Personne n’avait de tels animaux dans ce quartier si respectable. Le bouc interrompit son repas pour contempler Ish. Et peut-être était-il lui aussi amusé et intrigué. Les hommes faisaient maintenant figure de bêtes curieuses. Après l’avoir considéré quelques secondes d’égal à égal, le bouc jugea que les longues pousses succulentes offraient plus d’intérêt que ce bipède.

Princesse, qui revenait d’une de ses expéditions, se jeta sur l’inconnu avec des aboiements frénétiques. Le bouc, tête basse, la menaça de ses cornes. La chienne, peu combative par nature, fit son saut de lapin et courut vers son maître. Le bouc continua son repas.

Quelques minutes plus tard, Ish le vit arpenter tranquillement le trottoir comme si tout San Lupo lui appartenait.

« Pourquoi pas ? pensa-t-il. C’est peut-être vrai. Le monde change de maîtres. »

Durant ces journées où la pluie le retenait à la maison, son esprit se tourna vers la religion, comme le jour où il avait visité la cathédrale. Il feuilletait fréquemment la volumineuse Bible que son père avait couverte d’annotations. Les évangiles le déçurent, probablement parce qu’ils traitaient surtout des problèmes de l’homme dans la société. « Rendez à César…» C’était un ordre superflu, puisque César n’était même plus représenté par un percepteur des Contributions directes.

« Vendez tout ce que vous avez et distribuez l’argent aux pauvres… Faites à autrui ce que vous voudriez que l’on vous fît… Aimez votre prochain comme vous-même. » Tous ces préceptes ne s’appliquaient qu’à des sociétés complexes. Dans ce monde réduit à sa plus simple expression, un pharisien ou vin saducéen aurait encore pu accomplir les rites d’une religion formaliste, mais parce qu’elle était basée sur la charité, la doctrine de Jésus les faisait paraître surannés.

Il retourna à l’Ancien Testament, commença l’Ecclésiaste et s’y trouva moins dépaysé. Le vieil homme, « Le Prédicateur », Qohéleth (comme on l’appelait en note au bas de la page), avait l’art de peindre en termes réalistes le combat que l’individu soutient contre l’univers. Parfois ses paroles s’appliquaient exactement à Ish. « Et que l’arbre tombe vers le sud ou vers le nord, à l’endroit où il est tombé, il demeurera. » Ish pensa à ce tronc d’Oklahoma qui barrait la route 66. Plus loin il lut : « Mieux vaut vivre à deux que solitaire, car en cas de chute, l’un peut relever son compagnon, mais malheur à celui qui est seul quand il tombe. » Et Ish se remémora son épouvante le jour où il s’était senti seul, sans personne pour l’aider à se relever s’il tombait. Il lut d’un bout à l’autre, émerveillé de ce consentement réaliste et clairvoyant aux lois de l’univers. Il trouva même cette phrase : « Si le serpent mord faute d’enchantement…»

Il arriva à la fin du premier chapitre et ses yeux tombèrent sur les versets au bas de la page « Le Cantique des Cantiques, de Salomon ». Il lut : « Qu’il me baise des baisers de sa bouche. Car ton amour est meilleur que le vin. »

Le jeune homme se sentit mal à l’aise. Au cours de ces longs mois, il avait rarement éprouvé de tels sentiments. Il se rendait compte maintenant qu’il avait ressenti un choc nerveux plus fort qu’il ne l’avait imaginé. C’était comme dans les vieux contes de fées où un roi regardait défiler devant lui le cortège de la vie sans pouvoir s’y mêler. Les autres hommes avaient agi différemment. Les ivrognes eux-mêmes, en un sens, continuaient à vivre. Mais lui, l’observateur, repoussait la vie.

Et qu’est-ce que la vie ? Bien des gens se sont posé cette question. Qohéleth, le prédicateur, n’a pas été le premier. Et chacun apporte une réponse différente, à l’exception de ceux qui avouent qu’il n’y a pas de réponse.

Lui, par exemple, Isherwood Williams, était un étrange mélange de réalité et de chimères, de désirs et de réactions ; au-dehors s’étendait la vaste cité vide où la pluie fouettait les longues avenues désertes, déjà embrumées de crépuscule. Et les deux, l’homme et tout ce qui était en dehors de lui, étaient unis par une sorte de lien invisible, sensibles aux mêmes variations.

C’était une vaste équation avec de nombreux termes et deux grandes inconnues. Ish se trouvait d’un côté ; appelons-le X…, si vous voulez ; et de l’autre côté était Y…, tout ce qui appartient au monde. Et les deux termes de l’équation essayaient de s’équilibrer plus ou moins sans jamais y réussir tout à fait. La mort seule peut-être apporte l’équilibre. C’était peut-être la pensée désillusionnée de Qohéleth quand il écrivait : « Les vivants savent qu’ils mourront, mais les morts ne savent rien. » Mais en deçà de la mort, les deux moitiés de l’équation essaient toujours de s’équilibrer. Si X… se modifiait, si Ish subissait l’influence de quelque glande, s’il souffrait d’un choc nerveux ou tout simplement s’il s’ennuyait, il faisait quelque chose et cela modifiait l’équation, aussi légèrement que ce fût. Un équilibre provisoire s’établissait. Si, au contraire, le monde extérieur changeait, si une catastrophe détruisait la race humaine, ou, plus simplement, si la pluie cessait, Ish, c’est-à-dire X…, se transformait aussi et un nouveau mécanisme créait un équilibre précaire. Qui pouvait dire laquelle des deux inconnues de l’équation ferait le plus d’engagements ?

Avant même de s’en rendre compte, il s’était levé et, après réflexion, comprit que ce mouvement traduisait le désir qui le tourmentait. L’équilibre de l’équation était détruit et il s’était levé pour le rétablir ; mais déjà sa nervosité se communiquait au monde. Princesse, dérangée dans son sommeil, avait bondi et courait dans la pièce. En même temps Ish entendit la pluie qui frappait plus fort contre la fenêtre. Il leva les yeux pour savoir ce qui se passait. Ainsi le monde se rappelait à lui et l’obligeait à agir. Puis il se mit en devoir de préparer son dîner.

L’anéantissement presque complet de la race humaine, catastrophe sans précédent sur la Terre, n’a pour ainsi dire apporté aucun changement dans les rapports entre la Terre et le Soleil, l’étendue ou l’emplacement des océans et des continents, les facteurs de pluie et de beau temps. Aussi le premier orage d’automne qui est parti des îles Aléautiennes pour aborder la côte de Californie est-il sans originalité. Son humidité éteint les incendies de forêts ; les gouttes de pluie lavent l’atmosphère souillée par la fumée et la poussière. Un vent vif du nord-ouest refroidit l’air d’une pureté cristalline. Le thermomètre baisse brusquement.

Ish s’agita dans son sommeil et peu à peu reprit conscience des choses. Il avait froid. « L’autre inconnue de l’équation a changé », pensa-t-il, et il étendit sur lui une autre couverture. Cela le réchauffa. « Ô fille du roi, murmura-t-il rêveusement, tes seins sont comme deux…» Et de nouveau il glissa dans le sommeil.

Au matin, la maison était glacée. Il enfila un pull-over avant de préparer son déjeuner. Il pensa allumer du feu dans la cheminée, mais la fraîcheur lui avait apporté un renouveau d’activité et il décida de ne pas rester enfermé ce jour-là.