Et elle reprit la parole toujours sans interroger ni ordonner. « Je vais vous préparer quelque chose à manger. »
Il ne protesta pas, malgré le dîner copieux qu’il avait fait avant son départ Cette invitation exprimée avec tant de tranquille assurance n’avait pas pour objet de calmer l’appétit corporel. Le repas en commun devenait un symbole, s’asseoir à la même table, partager le pain et le sel, c’est le premier lien qui unit les êtres humains.
Et voilà qu’ils étaient assis en face l’un de l’autre. Ils mangèrent un peu, sans faim, pour accomplir le rite sacré. Du pain frais était sur la table. « Je l’ai fait moi-même, dit-elle, mais c’est de plus en plus difficile de trouver de la farine sans charançons. » Il n’y avait pas de beurre, mais du miel et de la confiture pour étaler sur le pain, et une bouteille de vin rouge.
Et comme un enfant, Ish se mit à parler. Ce repas ne ressemblait en rien à celui qu’il avait pris avec Milt et Ann à New York. En leur compagnie, il se retranchait encore derrière ses barricades. Maintenant, pour la première fois, il racontait sa vie depuis le désastre. Il montra même la petite cicatrice que les crochets du serpent avaient laissée sur sa main et les balafres plus grandes qui indiquaient l’endroit où il avait tailladé sa chair pour appliquer la ventouse. Il décrivait sa terreur, sa fuite et cet isolement total devant lequel sa pensée et son imagination reculaient. Et, de temps en temps, elle interrompait son récit pour murmurer : « Oui, je sais. Oui, j’ai connu cela aussi. Continuez. »
En ce qui la concernait, la catastrophe s’était déroulée devant ses yeux. Plus que lui, elle y avait été mêlée et, cependant, il le devinait, elle en avait été moins affectée. Elle ne semblait pas éprouver le besoin de parler, mais elle l’incitait à se confier.
Et, au fur et à mesure que se déroulait son récit, Ish avait la certitude que, pour lui du moins, il ne s’agissait pas d’une rencontre fortuite, d’un bref moment de détente. Tout l’avenir était là. Depuis le désastre le hasard avait mis sur sa route des hommes et des femmes, jamais il n’avait eu envie de faire halte auprès de l’un d’eux. Peut-être le temps avait-il guéri ses blessures. Ou plutôt elle était différente des autres.
Cependant c’était une femme. De minute en minute cette idée pénétrait de plus en plus profondément en lui et il ne pouvait réprimer un frisson. Entre deux hommes rompre le pain est une réalité, s’asseoir à la même table est un symbole nécessaire. Mais entre un homme et une femme, le partage, réalité et symbole, doit aller plus loin.
Soudain ils s’aperçurent qu’ils n’avaient même pas échangé leurs noms ; Princesse seule avait eu l’honneur d’une présentation.
« Isherwood, déclara le jeune homme. C’était le nom de jeune fille de ma mère et elle m’en a affublé. Affreux, n’est-ce pas ? Tout le monde m’appelait Ish.
— Je m’appelle Em, déclara-t-elle à son tour. C’est-à-dire Emma, bien sûr. Ish et Em. Ce ne sont pas des prénoms très poétiques, je ne les vois pas dans des vers ! » Elle éclata de rire et il se joignit à sa gaieté.
Rire ensemble, c’est une autre communion ! Mais ce n’est pas l’accord suprême. Pour y arriver, le moyen est bien connu. Ish avait rencontré des hommes dont la technique était sûre ; il les avait vus à l’œuvre. Mais lui, Ish, n’était pas de ce type. Toutes les qualités qui formaient sa personnalité et lui avaient permis de survivre seul aux mauvaises heures – toutes ces qualités maintenant le desservaient. Et, au fond du cœur, il sentait qu’elles étaient déplacées. Les vieilles méthodes avaient du bon jadis lorsque les bars étaient pleins de femmes en quête d’aventures. Mais elles n’étaient plus de circonstance, Ish en était persuadé, maintenant que la vaste cité qui s’étendait sous les fenêtres n’était plus qu’un désert ; les usages d’autrefois n’avaient plus cours, et cette femme avait supporté la catastrophe, la peur, la solitude ; oui, et après tant d’épreuves, ses yeux étincelaient encore de courage, de détermination, de gaieté.
Dans son affolement, il se demanda s’ils ne devraient pas célébrer une sorte de cérémonie de mariage. Les quakers se marient sans prêtre. Pourquoi ne pas les imiter ? Par exemple, ils se tiendraient debout l’un près de l’autre, face à l’est, du côté où se lève le soleil. Puis il jugea qu’un frôlement de genou sous la table serait moins inconvenant que des paroles et des serments. Soudain il se rendit compte qu’il gardait le silence depuis au moins une minute. Elle l’interrogeait de ses yeux calmes, et il comprit qu’elle avait deviné ses pensées.
Embarrassé, il se leva avec tant de brusquerie que sa chaise se renversa sur le parquet. La table n’était plus un symbole d’union, mais un obstacle. Il en fit le tour ; Em, au même moment, quittait son siège. Et les bras d’Ish se refermèrent sur ce doux corps de femme.
Ô Cantique des Cantiques ! La tendresse de tes yeux, mon amour, la douceur et la fermeté de tes lèvres charnues. Ton cou est blanc, tes tièdes épaules sont lisses comme l’ivoire et tes seins sous mes doigts ont le moelleux de la laine fine. Tes cuisses sont solides et fortes comme les cèdres. Ô Cantique des Cantiques !
Elle était passée dans la pièce voisine. Ish, le cœur battant, le souffle retenu, attendait. Il n’avait plus qu’une seule crainte maintenant. Dans un monde qui ne contenait plus de médecins ni même d’autres femmes, pouvait-on courir un tel risque ? Mais elle était dans la chambre. Il savait qu’avec son sens des réalités, elle envisageait le danger et elle saurait y faire face.
Ô Cantique des Cantiques ! Mon amour, ton lit est aussi odorant que les branches des pins et ton corps est tiède. Tu es Astarté. Tu es Aphrodite, gardienne du temple de l’Amour. Et voilà que ma force m’est revenue. Les fleuves sont endigués. Mon heure a sonné. Ouvre-moi les portes de l’infini.
CHAPITRE VII
Etendu auprès de la jeune femme endormie, Ish se livrait au tourbillon de ses pensées et ne parvenait pas à s’en évader pour trouver le sommeil. Les paroles qu’Em avait prononcées au début de la soirée le hantaient : peu importe ce qui transforme le monde, l’être humain n’en est pas changé et reste toujours semblable à lui-même. Oui, c’est la vérité ! Malgré la tragédie et l’ébranlement profond qu’elle avait provoqués en lui, il restait toujours le savant, l’homme qui, un peu à l’écart, observait les événements et ne se perdait jamais en faisant lui-même des expériences. Quelle chose étrange ! Dans l’ancien monde, jamais il n’eût connu cette félicité ! Pour lui, l’amour avait surgi des ruines !
Il s’endormit. À son réveil, le jour était levé et il était seul. Il promena autour de lui un regard effrayé. Oui, la petite chambre était pauvrement meublée ; la crainte fit battre son cœur : ce qu’il avait pris pour un grand amour n’eût été peut-être autrefois avant le désastre qu’une passade avec une serveuse vicieuse dans la chambre sordide d’un hôtel borgne. Elle… ce n’était plus une déesse, une nymphe des bois dont on apercevait la forme blanche dans les ombres du crépuscule ! Excepté au moment du désir, elle ne serait jamais Astarté ni Aphrodite. Qui sait comment elle était à la lumière du matin, se demanda-t-il avec un frisson. Elle était plus âgée que lui ; peut-être n’avait-il cherché auprès d’elle qu’une vague image maternelle, « Oh ! tant pis, murmura-t-il. La perfection n’a jamais été de ce monde ; l’univers ne va pas bouleverser ses lois pour me faire plaisir. » Alors il se rappela que les premières paroles d’Em n’avaient été ni une question ni un ordre, mais une affirmation. Oui, c’était bien ainsi. Il faut accepter ce que le Destin vous offre sans exiger davantage.