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Il se leva et s’habilla. Et pendant qu’il était à sa toilette, une odeur de café vint flatter ses narines. Du café ! C’est aussi un symbole – un peu moins ancien, voilà tout.

Elle avait mis la table du déjeuner dans la salle à manger, comme l’épouse d’un banlieusard pressé par l’heure du train. Un peu timidement il la regarda. Et la lumière du matin éclaira les grands yeux noirs dans le visage brun, les lèvres charnues, la courbe des seins sous une blouse vert pâle.

Il ne s’avança pas pour l’embrasser et elle n’eut pas un mouvement vers lui. Mais ils échangèrent un sourire. « Où est Princesse ? demanda-t-il.

— Je l’ai laissée sortir un moment.

— Parfait. La journée sera belle, je crois.

— Oui, on dirait. Je suis désolée de ne pas avoir d’œufs.

— Cela ne fait rien. Oh ! du bacon ?

— Oui. »

Ces menus propos ne signifiaient pas grand-chose, mais les comblaient de joie, plus encore peut-être que des grands mots. Une joie sereine envahit le cœur d’Ish. Non, ce n’était pas une passade, son bonheur était là. Il interrogea les yeux calmes, et ses incertitudes se dissipèrent. Cela serait durable !

Quelques heures plus tard, ils s’installèrent dans la maison de San Lupo surtout parce qu’Ish possédait une bibliothèque bien garnie. C’était moins compliqué de retrouver les livres que de les transporter chez Em.

Désormais les journées s’écoulèrent rapides et tranquilles. Ils partageaient tout. « C’est vrai, pensa Ish. Un ami double les joies et diminue de moitié les chagrins. »

Em ne parlait jamais de son passé. Une ou deux fois il tenta de l’interroger, pensant qu’elle éprouverait peut-être le besoin de parler. Mais elle répondait à contrecœur, et il en conclut que, à sa façon, elle s’était déjà adaptée à sa nouvelle vie. Elle avait tiré le rideau sur le passé et ne regardait plus que l’avenir.

Cependant elle ne s’entourait d’aucun mystère. Au hasard de la conversation, il avait appris qu’elle avait eu un mari (qu’elle aimait, il n’en doutait pas), et deux petits enfants. Elle avait fait ses études au lycée, mais n’avait pas fréquenté l’université ; sa syntaxe n’était pas toujours parfaite. L’accent chantant qui avait frappé Ish dès les premiers mots fleurait le Kentucky ou le Tennessee. Mais jamais elle n’avait donné à entendre qu’elle eût vécu ailleurs qu’en Californie.

Son rang social, supposait Ish, devait être inférieur au sien. Mais rien ne pouvait être plus ridicule à présent que ces vieux préjugés de classe.

« Ces bêtises-là ne comptent plus. » Et les journées se succédaient paisiblement.

Un matin où ils étaient à court de provisions, Ish monta dans son auto et appuya le pouce sur le bouton du starter. Un déclic se fit entendre, ce fut tout. Il recommença sans plus de succès.

Aucun ronronnement rassurant venu du moteur, aucune pétarade ne lui apprit que les cylindres refroidis se remettaient à fonctionner. La peur au ventre, il pressa le bouton à plusieurs reprises et n’obtint chaque fois que le même petit déclic. « La batterie est à plat », pensa-t-il.

Il descendit, souleva le capot et contempla avec désespoir l’enchevêtrement des fils et différents dispositifs. C’était trop fort pour lui. Le cœur lui manqua et il retourna dans la maison.

« L’auto ne marche plus, dit-il. La batterie est à plat ou c’est quelque chose de ce genre. » Il n’ignorait pas qu’il faisait une tête d’enterrement et, quand Em éclata de rire, il n’en crut pas ses oreilles.

« Nous ne sommes attendus nulle part, dit-elle. À te voir, on croirait que tout est perdu ! »

Il se mit à rire aussi. Une contrariété partagée se transforme aussitôt en vétille sans importance. Une auto est utile pour faire les courses et transporter les paquets. Mais ils pouvaient vivre sans auto. Em avait raison : personne ne les attendait nulle part.

Il avait envisagé une journée exaspérante, de longues heures passées à choisir une nouvelle voiture ou à réparer l’ancienne. En réalité ce fut un jeu ; pourtant, à la fin de la matinée seulement, ils découvrirent ce qui leur fallait. La plupart des autos n’avaient pas de clé de contact. Ish aurait bien coupé un fil, mais, ils en convinrent tous deux, ce serait gênant d’avoir une voiture sans clé. Une autre l’avait, mais la batterie, inutilisée depuis des mois, était hors d’usage. Enfin, sur une colline, ils trouvèrent un véhicule avec sa clé de contact. La batterie était trop faible pour mettre en marche le moteur, mais les phares donnaient encore une pâle lueur et Ish jugea que le courant serait suffisant pour faire fonctionner les bougies.

Ils laissèrent la voiture dévaler la colline en roue libre. Le pot d’échappement ne tarda pas à pétarader. Ish et Em riaient aux éclats de l’aventure. Enfin l’alimentation en essence se régularisa dans les tuyaux, le moteur chauffa et se mit à tourner rond. Grisés par leur victoire, ils rirent de plus belle et descendirent le boulevard désert à quatre-vingt-dix à l’heure. Em se pencha vers Ish et l’embrassa. Et brusquement Ish, étonné, sentit qu’il n’avait jamais été aussi heureux de sa vie.

L’auto ne valait pas le break. Elle leur permit pourtant de se livrer à quelques explorations dans les boutiques des environs et, dans l’annuaire des professions, ils cherchèrent les adresses où ils pourraient trouver des batteries. Enfin, ils pénétrèrent par effraction dans un magasin qui contenait des douzaines de batteries et des réserves d’acide. Bien qu’ils fussent tous deux novices en mécanique, ils se risquèrent à verser l’acide dans une batterie de grandeur convenable, puis l’adaptèrent au break. Dès le premier essai, la réussite fut complète.

Le moteur ronronnait dès qu’Ish actionnait le démarreur et le jeune homme se félicita d’avoir résolu deux problèmes à la fois. D’abord, il avait appris à réparer une auto. Chose plus importante encore, il avait constaté que, même privé de voiture, il pouvait vivre heureux et sans peur.

Le lendemain, la batterie neuve du break était de nouveau à plat. Elle était en mauvais état ou bien Ish, en l’installant, avait commis quelque erreur. Cette fois, cependant, il ne fut pas paniqué et s’abstint d’une nouvelle tentative. Deux jours plus tard, il se mit à l’œuvre. La chance aidant, le succès répondit à ses efforts et la batterie fonctionna de façon satisfaisante.

Etincelantes dans leur robe de vernis rehaussée d’acier chromé, leur moteur fignolé à un millimètre près, leurs commutateurs exacts comme des chronomètres, elles étaient l’orgueil et le symbole de la civilisation.

Maintenant les voilà ignominieusement enfermées dans les garages, abandonnées dans les parcs ou arrêtées le long des trottoirs. Le vent les recouvre de feuilles mortes et de poussière. Et les pluies, de cette poussière et de ces feuilles, font une masse visqueuse où viennent s’agglutiner d’autres poussières et d’autres feuilles. Les pare-brise, revêtus d’un épais enduit, sont devenus opaques.

À l’intérieur, les changements sont plus lents. Les surfaces graissées résistent à la rouille. Inutilisés, les bobines, les commutateurs d’allumage, les carburateurs et les bougies restent en bon état.

Dans la batterie, les lentes réactions chimiques s’opèrent nuit et jour, décomposant ou neutralisant. En quelques mois, la batterie inutilisée est morte. Mais, séparés, les accumulateurs et les acides ne s’altèrent pas, et ce n’est pas un grand travail d’ajouter l’acide et d’adapter une nouvelle batterie. Ce n’est pas elle qui constitue le point faible.