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Ce point faible, ce sont plutôt les pneus. Le caoutchouc s’use lentement. Les pneus vivent un an, cinq ans, mais ils portent en eux leur faiblesse. Les chambres à air se dégonflent et les pneus à plat sont bientôt hors d’usage. Même dans les dépôts, le caoutchouc s’altère. Empaquetés dans les magasins, les pneus, dans dix ans, auront gardé quelque élasticité. Ils dureront vingt ans, peut-être plus. Sans doute les routes n’existeront plus et les hommes ne sauront plus conduire une auto et n’en éprouveront plus le désir avant que les autos elles-mêmes soient devenues inutilisables.

La tête d’Em reposait sur le bras replié d’Ish et il contemplait les limpides yeux noirs. Tous deux étaient allongés sur le divan du salon. Le crépuscule faisait paraître plus brun encore le visage de la jeune femme.

Un problème, il le savait, restait encore sans solution. Ce fut elle qui l’aborda.

« Ce serait merveilleux ! dit-elle.

— Je ne sais pas.

— Oh si !

— Je ne me fais pas à cette idée.

— À cause de moi ?

— Oui, c’est dangereux. Tu ne peux compter que sur moi et je ne te servirai pas à grand-chose.

— Mais tu peux lire tous les livres.

— Des livres, répéta-t-il avec un petit rire. Le Manuel de la Sage-Femme, Pathologie de la Parturition ? Non, si tu n’es pas effrayée, moi je le suis.

— Tout de même tu pourrais trouver des livres et les lire. Cela te renseignerait. Et je n’aurais pas besoin de beaucoup d’aide. » Elle s’interrompit une minute. « J’y suis déjà passée deux fois, tu sais. Cela n’a pas été terrible.

— Peut-être. Mais ce serait peut-être différent sans hôpitaux et sans médecins. Et pourquoi y penses-tu tant ?

— C’est une loi biologique, je suppose. Et la loi de la nature.

— Tu crois qu’il faut perpétuer la vie, que c’est notre devoir d’assurer l’avenir ? »

Elle garda le silence. Ish devinait qu’elle réfléchissait, et la réflexion n’était pas son fort ; ses décisions jaillissaient spontanément du plus profond de son être.

« Je ne sais pas, dit-elle enfin, je ne sais pas s’il faut absolument que la vie continue. Pourquoi continuerait-elle ? Non, c’est par égoïsme. J’ai envie d’avoir un bébé, c’est tout. Oh ! ce n’est pas facile à expliquer. J’ai envie aussi d’un baiser. » Ish l’embrassa.

« Je voudrais savoir parler, dit-elle. Je voudrais savoir exprimer ce que je pense. »

Elle tendit le bras pour prendre une allumette dans une boîte sur la table. Elle fumait plus que lui et il s’attendait à lui voir prendre aussi une cigarette. Il se trompait. C’était une grosse allumette de cuisine comme elle les aimait. Elle la fit tourner entre le pouce et l’index sans parler. Puis elle la frotta contre la boîte.

Une petite flamme jaillit, perdit son éclat, et courut le long du mince morceau de bois. Soudain Em la souffla.

Vaguement Ish comprit que la jeune femme, ne trouvant pas facilement ses mots, mimait – inconsciemment peut-être – ce qu’elle ne savait dire. Et il croyait deviner sa pensée. L’allumette vivait non pas quand elle était enfermée dans la boîte, mais seulement quand elle brûlait… et elle ne pouvait brûler toujours. Il en est ainsi pour les hommes et les femmes. On ne peut vivre en niant la vie.

Il se remémora alors sa terreur des premiers jours et le moment où, l’ayant vaincue, il avait détaché dans le désert la motocyclette du porte-bagages de l’auto pour la laisser choir sur le bord de la route. Il se rappelait avec quelle exaltation il avait jeté un défi à la mort et à toutes les puissances des ténèbres.

Le corps de la jeune femme frémit doucement dans ses bras. Oui, pensa-t-il avec humilité, à ses heures il faisait figure de héros ; mais pour elle, l’héroïsme était le pain quotidien de la vie.

« Très bien, dit-il, je suppose que tu as raison. Je lirai des livres.

— Tu sais, dit-elle, j’aurai peut-être besoin d’un peu d’aide tout de même. »

Son corps était tiède et tout contre lui. Cependant Ish hésitait, effrayé de leur isolement dans ce monde désert. Qui était-il pour remettre l’humanité en marche sur la longue route incertaine de l’avenir ? Mais son hésitation fut de courte durée. L’assurance qu’Em avait dans son propre courage lui rendit confiance. « Oui, pensa-t-il, elle sera la Mère des nations ! Sans courage, rien n’existe ! »

Et brusquement le désir de ce corps bien-aimé s’éveilla en lui et sa force virile revint.

À toi toute la gloire, car à tes yeux l’amour de la vie brille d’un tel éclat que la peur de la mort en est effacée. Tu es Déméter et Ilertha et Isis ; Cybèle des Lions et la Montagne nourricière. De tes filles naîtront les tribus et de tes petits-fils les nations ! Ton nom est la Mère et tous te nommeront bienheureuse.

Les chants et les rires résonneront de nouveau. Les adolescentes se promèneront dans les prairies ; les jeunes gens sauteront au-dessus des ruisseaux. Les enfants de leurs enfants seront aussi nombreux que les pins au flanc de la montagne. Ils t’appelleront bienheureuse car, à l’heure des ténèbres, ton visage s’est tourné vers la lumière.

Leur décision n’était pas encore prise quand, un matin, Em qui s’était approchée de la fenêtre, s’écria : « Oh ! des rats ! » Ish la rejoignit. En effet, deux rats trottinaient le long de la haie ; ils cherchaient quelque chose à manger ou accomplissaient une simple exploration. Em montra les rats à Princesse par la fenêtre et ouvrit la porte. Fidèle aux instincts de sa race, la chienne se précipita au-dehors en aboyant et les rats s’enfuirent sans demander leur reste.

L’après-midi, ils aperçurent d’autres rats en divers endroits, près de la maison, dans la rue ou dans les jardins.

Le lendemain matin, la marée les submergeait. Les rats étaient partout.

C’était des rats de l’espèce la plus ordinaire, ni plus gros ni plus petits que jadis, ni particulièrement gras, ni particulièrement maigres. Ish pensa à l’invasion des fourmis. Il eut froid dans le dos.

Ish décida d’entreprendre des recherches scientifiques ; le meilleur remède à sa portée pour vaincre l’horreur et le dégoût serait de s’absorber dans l’observation de la situation.

En auto, ils parcoururent la ville, écrasant çà et là un rat qui se jetait sous leurs roues. La première fois, l’horrible bruit mou les fit frissonner, mais l’incident se répéta si souvent que bientôt ils n’y prirent plus garde. Les rats occupaient presque toute la ville, mais ils se répandaient aussi hors de l’espace urbain et avaient conquis plus de terrain que les fourmis.

La situation était claire. Ish conservait le souvenir de statistiques qui établissaient que, dans une ville, le nombre des rats est à peu près égal au nombre d’habitants.

« Tu vois, expliqua-t-il à Em, cela nous donne environ un million de rats comme nombre initial ; la moitié sont des rates, des souris, des femelles en tout cas. Quelques magasins et quelques entrepôts sont inaccessibles aux rongeurs, mais cependant ils ont depuis quelque temps des vivres en abondance.

— Combien de rats peut-il y avoir dans la ville en ce moment ?

— Je ne peux pas faire le calcul de tête. J’essaierai plus tard. »