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Le soir, à la maison, il s’attabla devant ce problème mathématique. L’encyclopédie de son père lui apprit que les rats, à peu près tous les mois, ont une portée d’environ dix petits. Ainsi un mois de reproduction avait peuplé la ville de dix millions de rats. Les jeunes femelles à leur tour étaient fécondes vers l’âge de deux mois. Bien entendu, le taux de mortalité était relativement élevé. Ish s’avouait incapable de déterminer combien de rats arrivaient à l’âge adulte. Malgré tout, l’accroissement était prodigieux. Il renonça à poursuivre le calcul.

En admettant même que le nombre de rats ne fît que doubler chaque mois – évaluation ridiculement modérée –, la ville devait en compter approximativement cinquante millions. S’il triplait, ce qui était sans doute encore au-dessous de la vérité, le billion était atteint.

Et pourquoi, se disait Ish, ces bêtes abondamment nourries ne quadrupleraient-elles pas leur nombre chaque mois ? Dans l’ancien temps, l’homme était le seul véritable ennemi naturel des rats de ville et il était obligé de leur livrer constamment la guerre pour les empêcher de se multiplier. L’homme disparu, ils n’avaient pour adversaires que quelques chiens ratiers et les chats. Mais les circonstances favorisaient la situation des rats. Les chiens ratiers, Ish l’avait remarqué, semblaient mener le combat seuls, sans l’aide des chats. Sans doute les chiens avaient-ils tué les chats aussi bien que les rats et ainsi avaient éliminé le plus efficace moyen de destruction. Et les chiens eux-mêmes avaient été probablement submergés dans cette marée montante. On n’en voyait plus. Les rats n’avaient pu les tuer, bien que les portées de chiots ne fussent pas à l’abri de leurs dents pointues ; sans doute les chiens avaient-ils simplement battu en retraite, terrorisés par la multitude, pour se réfugier dans les faubourgs où ils devaient toujours rôder.

Un billion de rats ou cinquante millions, qu’importait ! Il y en avait trop, c’était un fait, et Ish et Em se sentaient en état de siège. Ils surveillaient attentivement les portes. Un rat, venu on ne sait d’où, n’en apparut pas moins dans la cuisine ; ce fut une folle bousculade. Ish saisit un balai et le réduisit en bouillie, non sans que la bête, acculée, eût sauté sur le manche et imprimé dans le bois la marque de ses dents.

Quelques jours plus tard, cependant, un changement apparut dans l’aspect et dans l’attitude des rats. Apparemment, les vivres, malgré leur abondance, ne suffisaient plus à l’appétit des convives de plus en plus nombreux. Ils avaient maigri et trottinaient fiévreusement à la recherche de nourriture. Ils se mirent à fouir la terre du jardin. Tout d’abord ils déterrèrent les oignons de tulipes dont ils semblaient particulièrement friands. Fuis ils se rabattirent sur les racines et les bulbes moins appétissants. Ils grimpaient sur les branches des arbres où ils mangeaient des insectes et des restes de graines ou de fruits. Ils en arrivèrent même à ronger l’écorce des jeunes arbres à la manière des lapins.

Ish laissait l’auto aussi près que possible de la maison et, protégé par de hautes bottes, s’y engouffrait d’un bond. Mais les rats ne manifestèrent jamais l’intention de l’attaquer. Princesse restait enfermée dans la maison, bien que jamais elle n’eût été l’objet d’une agression.

Ish s’habituait de plus en plus au mol écrasement de rats sous les roues. Il avait l’impression de laisser derrière lui dans les rues une longue file de rats écrasés. À l’angle de deux murs, comme il roulait doucement, un petit objet blanc attira son attention. Il arrêta l’auto pour regarder de plus près et reconnut le crâne d’un petit chien. Les longues dents encore blanches et luisantes étaient celles d’un terrier. Les rats avaient sans doute acculé l’animal dans ce coin, ou bien il s’y était réfugié lui-même pour mieux se défendre. Les rats avaient-ils osé attaquer un chien vigoureux et bien portant ? On ne pouvait pas savoir. Le terrier avait peut-être été victime d’un accident ou battu par un congénère. À moins qu’il ne fût vieux ou malade. En tout cas, pour une fois, la gent rat avait eu raison du ratier. Seuls restaient les gros os ; les autres avaient été rongés ou emportés. Aux alentours, les crânes de plusieurs rats indiquaient que le chien avait vendu chèrement sa vie. Ish essaya d’imaginer la scène. Les corps gris grouillaient autour du chien, incapable de repousser ceux qui grimpaient sur son dos. D’autres avaient coupé les tendons du jarret comme des loups acharnés contre un vieux bison. Une douzaine, une cinquantaine de rongeurs étaient tués ; les autres, rendus furieux par la faim, avaient rongé la peau et les muscles, et le chien avait enfin renoncé à la lutte. Ish s’éloigna, très calme et décidé à surveiller Princesse plus attentivement que jamais.

Il se rappela, pour ne pas perdre espoir, que les fourmis avaient disparu presque en une nuit, et il attendait que les rats en fassent autant ; mais aucun présage n’annonçait ce départ.

« Les rats vont-ils dominer le monde ? demanda Em. Prendront-ils la place des hommes ?

— Je n’en sais rien, répondit Ish, mais je ne le crois pas. Les abondantes ressources alimentaires de la ville et leur rapide reproduction les ont favorisés. Mais, en pleine campagne, ils seront obligés de chercher leur nourriture, et les renards, les serpents et les hiboux, qui prolifèrent depuis que l’homme ne les détruit plus, s’engraisseront à leurs dépens.

— Je n’avais pas pensé à cela, dit-elle. Tu veux dire que les rats sont des espèces d’animaux domestiques parce que les hommes leur fournissaient leur nourriture et tuaient leurs ennemis ?

— Ce sont plutôt des parasites, je suppose. » Et, pour amuser la jeune femme, il ajouta : « À propos de parasites, les rats n’en manquent pas. Comme les fourmis ! Quand une espèce se multiplie trop rapidement, elle est frappée par quelque fléau… je veux dire…» Une idée surgissait dans son esprit en prononçant ce mot. Il toussa pour masquer son hésitation et continua d’un air indifférent : « Oui, un fléau quelconque s’abattra sur eux. »

Em, à son grand soulagement, n’avait rien remarqué.

« Alors, dit-elle, nous n’avons qu’à nous croiser les bras et à applaudir les parasites des rats. »

Ish se garda de lui faire part de ses inquiétudes. Le fléau qu’il craignait ce n’était pas la peste au sens général, mais cette peste bubonique si commune chez les rats. Elle se propage, il le savait, par les puces, et ces puces, infectées, quittent volontiers les rats morts pour sauter sur les gens vivants. Cette perspective de vivre entouré de millions de rongeurs décimés par la peste bubonique était horrible ; il y avait de quoi devenir fou. Ish remplit la maison de poudre D.T.T. et en aspergea ses vêtements et ceux d’Em. Naturellement la jeune femme s’étonna et il fut obligé de lui avouer ses craintes.

Elle ne s’affola pas. La nature l’avait dotée d’un courage à la hauteur d’épreuves plus dures encore et peut-être y avait-il en elle un soupçon de fatalisme. La prudence les incitait à quitter la ville en toute hâte et à élire domicile dans quelque endroit – le désert peut-être – où les rats ne pourraient s’adapter.

Mais chacun d’eux avait déjà décidé à part soi que vivre dans la peur n’est pas vivre. Em l’emportait en courage sur Ish ; les rats lui inspiraient moins de dégoût et d’horreur. Quant à lui, parfois pris de panique, il était prêt à l’emporter de force dans l’auto pour fuir avec elle. Mais l’énergie rayonnante de la jeune femme le soutenait alors.

Chaque jour il examinait attentivement les rats pour découvrir en eux quelque symptôme de maladie. Au contraire, ils paraissaient de plus en plus alertes.

Un matin, Em l’appela de la fenêtre : « Viens voir, ils se battent ! » Il s’approcha aussitôt mais sans grand intérêt. Les sales bêtes se livraient tout simplement à des jeux amoureux, pensa-t-il. Mais il se trompait.