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« Chérie, dit-il enfin, tout est détruit. New York est un désert et il n’y a plus de gouvernement à Washington. Sénateurs, juges et gouverneurs sont tous retombés en poussière. Les persécuteurs des Juifs et des Noirs pourrissent à côté d’eux. Nous ne sommes que deux pauvres rescapés qui vivent sur les débris de la civilisation et ignorent s’ils ne seront pas la proie des fourmis, des rats ou de n’importe quoi d’autre. Dans mille ans peut-être les gens pourront s’offrir le luxe de se fatiguer pour des stupidités de ce genre. Mais j’en doute. Pour le moment, nous ne sommes que tous les deux, je veux dire tous les trois. »

Elle l’embrassa tout en continuant à pleurer sans bruit. Et il comprit que cette fois tout au moins il l’avait dépassée en perspicacité, en sagesse et en force.

CHAPITRE VIII

Le lendemain il se rendit à l’Université et arrêta l’auto devant la Bibliothèque. Il n’y était jamais entré depuis le Grand Désastre et se contentait des livres de la bibliothèque municipale. Le grand édifice était intact. Les arbustes et les arbres qui l’entouraient, en ces quelques mois, n’avaient pas beaucoup grandi. Les gouttières étaient sûrement en parfait état, car les murs de granit blanc n’avaient pas une tache. Ish, pourtant, eut une impression générale de saleté, de désordre et d’abandon.

Il hésitait pour entrer à casser une vitre qui eût donné un accès aux animaux et aux intempéries. À contrecœur, il dut s’y résigner. Il frappa à petits coups avec son marteau et parvint à ne faire qu’un petit trou, qui lui permit de passer la main à l’intérieur pour tourner l’espagnolette. Plus tard, il boucherait l’ouverture avec des planches, et les rats et la pluie resteraient dehors.

Des centaines de fois, ses études l’avaient amené dans cette Bibliothèque. Ce jour-là il y pénétrait avec une étrange émotion faite de crainte et de respect. Là étaient entassés les trésors d’une sagesse qui avait édifié la civilisation et pouvait en relever les ruines. Futur père de famille, il envisageait l’avenir sous un jour nouveau. Son enfant ne serait pas élevé en parasite, vivant sur les dépouilles d’un monde mort. Non, il ne serait pas réduit à cette extrémité. Tout était là. Tout le savoir humain !

Il était venu chercher des livres d’obstétrique, mais il se contenta d’examiner les deux étages de bibliothèques dans la grande salle de lecture et s’en alla, la tête en feu. L’obstétrique attendrait, ce n’était pas pressé.

Il retourna chez lui dans une sorte d’hypnose. Les livres !

Tout le savoir était contenu dans les livres et, cependant, les livres ne suffisaient pas. D’abord il fallait des hommes capables de les lire et de les utiliser. Et il fallait aussi sauver d’autres choses. Les semences par exemple. Ish se promit de veiller à la préservation des principales plantes du pays.

Une brusque intuition lui révélait que la civilisation ne dépendait pas seulement de l’homme, mais aussi de tous ces parents, amis et compagnons qui l’escortaient. Puisque Saint François a salué le soleil du nom de frère, pourquoi ne dirions-nous pas : « Ô mon frère le blé ! Ô ma sœur l’avoine ! » Il eut un sourire. Oui, cette litanie pourrait s’allonger indéfiniment : « Ô grand-mère la route ! Ô cousin le compas ! Ô mon ami, le théorème de Newton ! » Toutes les découvertes de la science et de la philosophie peuvent être personnifiées et transformées en alliées de l’homme, même si ces invocations prêtent un peu à rire.

Il appuyait sur l’accélérateur, enflammé d’une juvénile exaltation, pressé de communiquer ses pensées à Em. La jeune femme essayait, sans aucun succès, d’apprendre à Princesse à rapporter. Elle ne manifesta pas l’enthousiasme qu’il attendait. « La civilisation ! dit-elle. Oh ! tu veux dire les avions qui montent de plus en plus haut et volent de plus en plus vite. Est-ce cela ?

— Bien sûr. Mais aussi l’art. La musique, la littérature, la culture.

— Ah ! oui. Les romans policiers et ces orchestres nègres de jazz qui me cassent les oreilles. »

Elle le taquinait, il s’en rendait compte, mais il n’en était pas moins un peu déconfit.

« À propos de civilisation, reprit-elle, nous perdons la notion du temps. Nous ne savons même plus quel mois on est. Il faudra marquer la date de naissance du petit ; ainsi pourrons-nous fêter son premier anniversaire d’ici moins de deux ans !

Voilà la différence, pensa-t-il. La différence entre l’homme et la femme. L’immédiat seul intéressait Em, et l’avenir de la civilisation avait à ses yeux moins d’importance que le gâteau d’anniversaire de son enfant. De nouveau, Ish se sentit supérieur à elle.

« Par exemple, dit-il, je n’ai pas lu un seul livre d’obstétrique. Je suis désolé… mais ce n’est pas pressé, n’est-ce pas ?

— Oh ! non. C’est peut-être même complètement inutile. Ne te rappelles-tu pas que dans l’ancien temps les bébés naissaient toujours dans les taxis et les couloirs des maternités ? Quand ils veulent sortir, rien ne les arrête. »

Plus tard, à la réflexion, il dut s’avouer que la suggestion de la jeune femme était lourde de sens. Plus il y pensait, plus il jugeait essentiel de mesurer le passage du temps. Après tout, le temps, l’histoire, la tradition et la civilisation ne font qu’un. Perdre la continuité du temps, c’est perdre quelque chose que l’on ne peut remplacer. Peut-être était-elle déjà perdue, à moins que d’autres survivants ne se fussent montrés plus attentifs que lui. Les sept jours de la semaine par exemple. Même un athée est obligé d’admettre que cette semaine avec son unique jour de repos est une belle tradition de l’humanité. Elle existe depuis au moins cinq mille ans, du temps de Babylone, et personne ne sait si elle ne remonte pas encore plus loin. Serait-il jamais capable de situer exactement le dimanche ?

Retrouver le premier jour de l’année ne serait pas trop difficile. Il connaissait assez les principes essentiels de l’astronomie pour y parvenir et, s’il pouvait calculer correctement le solstice, en se reportant au calendrier de l’année précédente, il arriverait peut-être à établir la date et le jour.

C’était le moment où jamais de s’atteler à ce problème. Sans données exactes, il devinait d’après les conditions atmosphériques et le temps qui s’était écoulé depuis la catastrophe, que la mi-décembre n’était pas loin. Si le solstice tombait dans une semaine ou deux, il s’en apercevrait en observant de quel côté le soleil se couchait.

Le lendemain il se procura une lunette méridienne et, sans trop connaître son emploi, l’installa sur la véranda, face à l’ouest. Il noircit les verres avec de la suie, afin de protéger ses yeux contre l’éclat du soleil. Ses premières observations lui montrèrent que le soleil disparaissait derrière les montagnes de San Francisco, au sud du Golden Gate. Il savait que c’était tout près du point le plus méridional de son coucher. Il laissa la lunette méridienne en place et inscrivit l’angle du soleil couchant.

Le lendemain le soleil déclina un peu plus au sud. Puis son système, comme tous les systèmes, s’écroula. Une violente tempête monta de l’océan et, toute une semaine, Ish dut interrompre ses observations. Quand le temps s’éclaircit, le soleil se couchait déjà au nord.

« Eh bien, déclara-t-il, le moment approche. Si nous ajoutons un jour à l’heure où nous avons vu le soleil pour la dernière fois, nous devons être très près du solstice, et si nous ajoutons encore dix jours, nous arriverons à la nouvelle année.

— N’est-ce pas stupide ? demanda-t-elle.