— Pourquoi ?
— L’année ne devrait-elle pas commencer quand le soleil se dirige de nouveau vers le nord ? Ne crois-tu pas que c’était l’intention des gens ? Mais ils se sont plus ou moins trompés dans leurs calculs et ils ont retardé de dix jours ?
— J’imagine que oui.
— Eh bien, pourquoi ne pas faire coïncider notre nouvelle année avec – comment l’appelles-tu ? – le solstice ? Ce serait plus simple.
— Oui, mais on ne peut pas prendre des libertés avec le calendrier. Il a été institué voici bien longtemps. On ne peut rien y changer.
— Un nommé Julien ne l’a-t-il pas changé ? Cela a été l’occasion d’émeutes, n’est-ce pas ? Mais pourtant on a changé le calendrier ?
— Oui, tu as raison, et nous pouvons recommencer si cela nous fait plaisir. On a l’impression d’être tout-puissant. »
Puis, donnant libre essor à leur imagination, ils décrétèrent que, sur la colline où ils habitaient, ils avaient un système solaire fait tout exprès pour eux, et que les mois, les semaines et les jours n’avaient aucune importance, car ils voyaient le soleil couchant décrire son arc en entier. Pour dater les événements, ils n’avaient qu’à observer si le soleil se couchait au milieu du Golden Gate, s’il avait atteint le dos d’âne au nord ou les différents points le long de la pente de la montagne. À quoi bon diviser le temps en mois ?
« Dis, s’écria-t-elle brusquement. Noël est sûrement tout proche. Je n’y avais pas pensé. Crois-tu que je peux descendre te choisir une cravate avant que les magasins ne soient fermés ? »
Il la regarda avec un petit sourire.
« Ce Noël devrait nous paraître lugubre, et pourtant je suis heureux.
— L’année prochaine, dit-elle, ce sera encore plus amusant. Nous lui garnirons son premier arbre.
— Oui, et il pourra avoir un hochet, n’est-ce pas ? Mais le plus beau ce sera quand il aura un train électrique que je ferai marcher moi-même. Non, pauvre petit, il n’aura jamais de train électrique. Peut-être, quand nous aurons des petits-enfants, dans vingt-cinq ans, nous pourrons remettre en état l’électricité.
— Vingt-cinq ans ! Je serai bien vieille ! C’est étrange, nous pensons à l’avenir maintenant aussi bien qu’au passé. Longtemps le passé seul a obsédé mon esprit. Mais maintenant que j’y pense… et les années ? Il faut marquer les années. Les naufragés dans les îles désertes taillaient des encoches dans les arbres, n’est-ce pas ? Tu comprends, le petit voudra connaître l’année de sa naissance ; cela lui sera utile pour obtenir sa carte d’électeur, un passeport, ou sa carte d’incorporation militaire. Mais tu ne veux peut-être pas rétablir les formalités de ce genre dans notre nouvelle civilisation. En quelle année sommes-nous ? »
C’est bien féminin, pensa-t-il, de subordonner des idées aussi importantes à un enfant encore à naître. Pourtant, comme toujours ou presque, son instinct était infaillible : quel dommage que le fil de l’histoire ait cassé ! Sans doute, à la longue, les archéologues arriveraient à le renouer grâce à l’étude de l’âge des arbres, mais ce serait leur épargner beaucoup de peine que de garder la tradition.
« Tu as raison, dit-il. C’est d’ailleurs très simple. Nous savons quelle année nous sommes, et quand nous déciderons qu’une nouvelle année commence, nous n’aurons qu’à graver une nouvelle date sur un rucher et nous continuerons tous les ans. Ainsi nous saurons toujours où nous en sommes.
— N’est-ce pas un peu stupide de commencer par une année de quatre chiffres ? demanda-t-elle. Pour moi…», elle s’interrompit pour promener un regard autour d’elle avec ce calme qui parfois donnait une impression d’intensité dramatique, « pour moi, cette année déjà commencée pourrait aussi bien être l’an 1. »
Ce soir-là, la pluie cessa de tomber. Les nuages étaient encore très bas, mais l’air était limpide. On aurait pu distinguer les lumières de San Francisco si elles avaient encore brillé.
Ish, debout sur le perron, regardait l’ouest obscur et aspirait à pleins poumons l’air frais et humide. L’exaltation emplissait encore son cœur.
« Maintenant nous en avons fini avec le passé, songeait-il. Ces derniers mois, ce tronçon d’année n’appartiennent plus qu’au passé. C’est l’heure zéro et nous sommes entre deux ères. Maintenant commence la nouvelle vie. Maintenant commence l’an 1. L’an 1 ! »
Ce qu’il avait devant lui, ce n’était plus le simple drame d’un monde inhabité et de sa perpétuelle transformation. Ce n’était plus le problème obsédant de sa propre adaptation. Dans les années à venir se déroulait la lutte d’une société nouvelle qui se remettait en route. Et désormais il n’en serait plus l’unique spectateur. Il savait lire. Il possédait déjà un important bagage scientifique. Il y adjoindrait des connaissances techniques, psychologiques, politiques même, au besoin.
D’autres rescapés se joindraient à lui – des hommes de valeur, précieux dans un monde nouveau. Il se promettait de se mettre à leur recherche. Grâce à des trésors de diplomatie, il écarterait ceux que la catastrophe avait déséquilibrés et qui, d’esprit ou de corps, n’étaient pas aptes à rebâtir la société.
Au fond de son cœur restait tapie une sombre terreur : Em mourrait peut-être eu couches, et l’espoir de l’avenir disparaîtrait avec elle. Et cependant, cette peur était sans conviction. Le courage de la jeune femme brillait d’une flamme trop claire. Elle était la vie même. Ish ne pouvait l’associer à l’idée de la mort. Elle était la lumière de l’avenir, elle et sa descendance. « Oh ! Mère des nations ! Tous ses enfants la diront bienheureuse ! »
Tout seul, il aurait eu tout juste le courage de vivre, sentant la mort s’avancer furtivement d’année en année, pareille à l’obscurité qui sortait en rampant des coins de la pièce pendant que les lumières s’éteignaient. Em, avec sa force morale, repoussait la mort, et déjà la vie renaissait en elle. L’immense force qui émanait d’elle le submergeait.
C’est une chose étrange, et même illogique, que la pensée d’un enfant encore à naître suffise à tout changer. Et pourtant la différence était certaine. Ish avait connu le désespoir, maintenant l’espoir l’illuminait. Avec confiance, il imaginait le jour où le soleil se coucherait de nouveau à l’extrémité méridionale de son arc et où tous deux – ou tous trois – iraient sculpter dans un rocher le chiffre commémorant la fin de l’an 1. Ce n’était pas la fin de tout. La vie continuerait.
Une phrase traversa son esprit.
« Ô monde sans fin ! » pensa-t-il. Et, les yeux fixés sur l’ouest obscur de l’autre côté de la cité vide, aspirant profondément l’air frais et humide, il écoutait les mots qui chantaient dans son cœur : « Ô monde sans fin ! Monde sans fin ! »
(Ici finit la première partie. Le chapitre intermédiaire intitulé « Les Années fugitives » commence après un intervalle d’une année.)
LES ANNÉES FUGITIVES
Non loin de la maison de San Lupo subsistaient les vestiges d’un petit jardin public. De grands rochers composaient un décor pittoresque, et deux d’entre eux, dont les cimes se rejoignaient, formaient une grotte étroite et haute. Tout près, une roche polie, aussi spacieuse que le sol d’une petite pièce, recouvrait le flanc de la colline, mais pas assez escarpée pour qu’on ne puisse pas s’y asseoir confortablement. À une époque reculée, bien avant ce que l’on appelait maintenant l’ancien temps, une tribu primitive avait habité là, et la surface rocheuse était encore piquetée de petits creux indiquant les endroits où ces gens écrasaient les grains de blé avec des pierres.