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Quand ce fut fini, Ish pensa que presque toutes les forêts de Californie avaient subi de graves dégâts. Des siècles s’écouleraient avant qu’elles retrouvent leur splendeur primitive.

Cette année-là, nouveau symptôme d’adaptation, Ish reprit goût à la lecture. La bibliothèque municipale lui suffisait ; il gardait en réserve, pour plus tard, le million de volumes de l’université. Le plus utile peut-être eût été d’accroître ses connaissances en médecine, en agriculture, en mécanique, mais seule l’histoire de l’humanité le tentait pour le moment. Il dévora d’innombrables ouvrages d’anthropologie et d’histoire. Il y ajoutait des romans, des poèmes, des pièces de théâtre qui étaient aussi l’histoire de l’humanité.

Le soir, il lisait et Em tricotait ; les bébés dormaient dans une chambre au premier étage ; Princesse se prélassait devant le feu ; de temps en temps, Ish levait la tête et songeait que son père et sa mère avaient passé ainsi maintes soirées de la même façon. Puis son regard se posait sur la lampe à pétrole et il levait les yeux vers le lustre aux ampoules mortes.

L’an 4 fut l’année de l’Arrivée… Un beau jour, au début du printemps, vers midi, Princesse se précipita dans la rue en aboyant de toutes ses forces et un klaxon retentit. Ezra était parti depuis plus d’un an et son souvenir s’était effacé. Mais il était là – dans un vieux tacot, plein de gens et d’ustensiles de ménage. Le tout faisait penser à une roulotte de bohémiens.

Après Ezra, on vit descendre une femme d’environ trente-cinq ans, une autre plus jeune, une fillette effarée et un petit garçon. Ezra présenta les deux femmes ; la plus âgée s’appelait Molly, la seconde Jean et, après chaque nom, il ajoutait d’un ton naturel et sans le moindre embarras : « Ma femme. »

C’était bel et bien de la bigamie, mais Ish était passé par trop d’épreuves pour être vraiment choqué ; la pluralité des épouses, acceptée par plusieurs grandes civilisations du passé, serait peut-être adoptée de nouveau dans l’avenir. C’était la meilleure des solutions dans une société détruite qui comptait deux femmes pour un seul homme ; d’ailleurs Ezra était capable d’évoluer avec aisance dans toutes les situations.

Le petit garçon, Ralph, était le fils de Molly. Il était né quelques semaines avant le Grand Désastre, et l’hérédité ou le lait de sa mère l’avait immunisé contre la maladie. À leur connaissance, c’était le seul exemple de deux membres de la même famille épargnés par l’épidémie.

Quant à la fillette, ils l’avaient nommée Evie, mais personne ne savait son vrai nom. Lorsque Ezra l’avait trouvée, elle était seule, répugnante de crasse, et se nourrissait de conserves, d’escargots et même de vers de terre. Elle devait avoir cinq ou six ans à l’époque du Grand Désastre. Etait-elle idiote de naissance ou avait-elle eu le cerveau détraqué par la mort des siens et la solitude, personne n’eût pu le dire. Elle tremblait et geignait, et Ezra lui-même ne réussissait que rarement à lui arracher un sourire. Elle balbutiait pourtant quelques mots et au bout d’un certain temps, rassurée par la bonté de ses nouveaux compagnons, elle s’enhardit à parler un peu, sans jamais devenir normale.

Plus tard, dans le courant de l’année, Ish et Ezra entreprirent ensemble un voyage de quelques jours dans la vieille voiture d’Ish. Ce ne fut pas une partie de plaisir ; ils eurent des ennuis avec leurs pneus et leur moteur, et les routes étaient mauvaises. Néanmoins ils accomplirent la mission qu’ils s’étaient fixée.

Ils retrouvèrent George et Maurine qu’Ezra avait rencontrés au cours de ses vagabondages. George, un grand gars au pas traînant, les tempes grisonnantes, toujours de bonne humeur, bégayait, mais était très habile dans son métier, la menuiserie. « Dommage, pensa Ish, un mécanicien ou un fermier aurait mieux fait notre affaire. » Maurine, âgée d’une quarantaine d’années et sa cadette de dix ans, lui ressemblait presque trait pour trait. Elle avait pour les travaux du ménage autant d’amour que George pour la menuiserie. Intellectuellement, George était peu brillant et Maurine tout à fait stupide.

En tête à tête, Ish et Ezra échangèrent leurs impressions sur George et Maurine et conclurent que ces braves gens, courageux et serviables, étaient de bonnes recrues. Jadis, pensa Ish avec un sourire mi-figue, mi-raisin, on ne donnait pas son amitié à n’importe qui, mais maintenant les appelés étaient aussi rares que les élus, et on ne pouvait guère faire les difficiles. Ils ramenèrent George et Maurine à San Lupo.

Ish et Maurine s’aperçurent en causant que la même aventure leur était arrivée. Dans son enfance, dans le Dakota du sud, Maurine, elle aussi, avait été mordue par un serpent à sonnette.

Vers la fin de l’année, Em donna naissance à son second fils qu’ils nommèrent Roger. Maintenant les habitants de San Lupo comptaient sept grandes personnes et quatre enfants, sans parler d’Evie. Et par plaisanterie, en parlant d’eux, ils disaient la Tribu.

L’an 5 n’apporta aucun événement sensationnel. Molly et Jean eurent des bébés. Deux fois père, Ezra manifesta la joie qu’on attendait de lui. Cette année-là fut nommée l’année des Taureaux. En effet, les bovins se multipliaient comme, au début, les fourmis et les rats. Les troupeaux étaient de plus en plus nombreux. On voyait rarement un cheval, jamais un mouton. Mais les pâturages convenaient aux bêtes à cornes ; leur nombre s’accrut cette année-là dans des proportions catastrophiques. Les membres de la Tribu avaient à volonté des steaks, durs comme de la semelle. Mais, quand ils allaient en promenade, ils couraient toujours le risque de se trouver nez à nez avec un taureau furieux. On avait toujours la ressource de l’abattre, mais il fallait ensuite enterrer sa carcasse ou la traîner loin des maisons à cause de la puanteur. Ils étaient tous devenus experts dans l’art d’esquiver les cornes pointues ; c’était devenu un sport qu’ils appelaient « le jeu du toréador ».

L’an 6 fut mémorable. Au cours des douze mois, les quatre femmes eurent des enfants – même Maurine qu’on aurait pu croire trop âgée. Em prêchait d’exemple et les familles nombreuses étaient à l’honneur. Chaque membre de la Tribu avait quelque temps vécu seul et avait connu ce qu’ils appelaient maintenant le Grand Isolement, se souvenait encore de ces heures d’épouvante. Leur petit groupe était encore semblable à la mince flamme d’une bougie menacée par les ténèbres. Chaque nouveau bébé apportait à cette clarté vacillante plus d’éclat, et l’espoir de vaincre l’obscurité et la mort s’affirmait. À la fin de l’année, le nombre des enfants s’élevait à dix et dépassait celui des adultes – sans parler d’Evie qui ne faisait partie d’aucun groupe.

Mais l’année fut marquée par des événements plus importants encore. La sécheresse battit tous les records ; les pâturages ne verdirent pas, et les bovins trop nombreux, les flancs creux, rôdaient partout en quête de nourriture. Affolés par la faim, une nuit ils enfoncèrent la clôture qui protégeait le petit potager. Réveillés en sursaut, les hommes déchargèrent leurs fusils presque à bout portant sur les bêtes prises de panique, mais le jardin fut saccagé par le piétinement et, ironie amère, sans qu’un seul animal eût pu assouvir sa faim.

Pour comble de malheur, les sauterelles firent leur apparition. Elles s’abattirent un beau jour et dévorèrent tout ce qui avait échappé au bétail. Elles mangèrent les feuilles des arbres et les pêches qui mûrissaient ; bientôt les noyaux seuls pendirent à l’extrémité des branches dénudées. Puis les sauterelles moururent et leur puanteur empesta l’atmosphère.

Plus tard, des cadavres de vaches gisaient par centaines dans les lits desséchés des rivières et les mares boueuses, la puanteur devenait intolérable. Et la terre était si dénudée qu’on ne pouvait imaginer qu’elle reverdirait un jour.