La petite colonie était frappée d’horreur. Ish s’efforça d’expliquer à ses compagnons que c’étaient des incidents inhérents à cette période de transition. Par exemple l’invasion des sauterelles, la première année, fut favorisée par les conditions excellentes et était inévitable puisque les insectes proliféraient à l’aise dans les champs que la charrue ne retournait plus. Mais la fétidité de l’air et l’aspect désolé de la terre les rendaient sourds à ses explications. George et Maurine cherchèrent une consolation dans la prière. Jean se moquait d’eux ouvertement et déclarait que les événements des dernières années ne lui inspiraient pas grande confiance en Dieu. Molly, en proie à une véritable neurasthénie, avait des crises de larmes. Malgré la logique de ses raisonnements, Ish désespérait de l’avenir. Seuls Ezra et Em étaient capables de prendre les choses comme elles venaient.
Les aînés des enfants se montraient peu affectés. Ils buvaient gloutonnement leur lait condensé, même quand l’odeur de décomposition était insoutenable. John – qu’ils appelaient Jack –, sa petite main dans la main de son père, regardait avec détachement, du haut de ses six ans, une vache chancelant dans la rue et mourant au soleil. Ce spectacle lui paraissait tout naturel.
Mais les nourrissons, à l’exception du dernier bébé d’Em, suçaient l’angoisse avec le lait de leur mère. Ils s’agitaient et gémissaient. L’inquiétude des mères en redoublait ; c’était un cercle vicieux.
Le mois d’octobre fut un long cauchemar.
Puis ce fut le miracle ! Deux semaines après la première pluie, un tapis d’herbe revêtit les collines. Le bonheur renaquit. Molly et Maurine pleurèrent de joie. Ish lui-même poussa un soupir de soulagement, car le désespoir des autres avait ébranlé sa confiance dans la fécondité de la terre et il se demandait si toutes les semences n’avaient pas péri.
Quand, au solstice d’hiver, tous se réunirent de nouveau au pied du rocher pour graver un chiffre et désigner l’année, ils hésitèrent longuement. On pouvait ne voir que le bon côté des choses et l’appeler l’année des Quatre Bébés. Mais c’était aussi bien l’année des Vaches mortes ou l’année des Sauterelles. En fin de compte, elle ne laissait qu’un fâcheux souvenir et on l’appela simplement la Mauvaise Année.
L’année 7 ne fut guère meilleure. Brusquement toute la région fut envahie par les pumas. On n’osait plus sortir d’une maison à l’autre sans fusil, et le chien, qui avait pour tâche de donner l’alarme, ne quittait pas son maître d’une semelle. Les pumas n’osaient s’attaquer à l’homme, mais ils emportèrent quatre chiens, et, un fauve, tapi dans un arbre, pouvait à tout instant bondir sur le dos d’un promeneur. Les enfants restaient enfermés dans les maisons. Ish devinait sans peine les causes de cette invasion. L’année des Taureaux avait été une année de vaches grasses pour les pumas ; ils s’étaient multipliés ; la sécheresse avait décimé les troupeaux, et les carnassiers affamés descendaient des montagnes.
Un jour eut lieu un accident : Ish visa mal et sa balle, au lieu de tuer le puma, lui érafla l’épaule et, sans laisser à Ezra le temps de tirer à nouveau, l’animal furieux bondit sur lui et le blessa. Ish garda une légère claudication et désormais ne put rester longtemps assis dans la même position ; conduire l’auto devint pour lui une fatigue. Mais les routes étaient à présent défoncées, les voitures sujettes aux pannes, rien n’appelait ailleurs les membres de la Tribu et ils se déplaçaient de plus en plus rarement en auto. Cette année-là fut nommée l’année des Pumas.
L’an 8 fut relativement calme. Ce fut l’année des Offices religieux. Ish s’amusait de ce nom qui donnait à entendre que l’élan mystique serait sans lendemain.
Ces sept Américains – ceux du moins qui étaient baptisés – appartenaient à des cultes divers, et les croyants eux-mêmes manquaient de ferveur. Ish, dans son enfance, avait fréquenté le catéchisme, mais, lorsque Maurine lui demanda quelle était sa religion, il répondit qu’il était sceptique. Maurine, qui ne connaissait pas ce mot, le comprit de travers et en conclut qu’Ish était membre de l’Eglise sceptique.
Quant à Maurine, elle était catholique, ainsi que Molly. Les deux femmes faisaient de temps en temps le signe de la croix ou récitaient un Ave, mais elles ne pouvaient ni se confesser ni assister à la messe. Apparemment, songeait Ish, l’Eglise catholique avait tout prévu sauf qu’un jour le trône de saint Pierre serait vide et qu’elle ne serait plus représentée que par deux brebis sans pasteur.
George était méthodiste et diacre. Mais il n’était pas assez éloquent pour s’instituer prédicateur et manquait trop d’initiative pour réunir une assemblée de fidèles. Ezra acceptait avec tolérance les croyances de chacun, mais se refusait à toute profession de foi, ce qui n’indiquait pas des convictions très profondes. Jean avait fait partie d’une secte moderne aux manifestations bruyantes, les Enfants du Christ. Mais, au moment du Grand Désastre, les prières des fidèles étaient restées sans réponse, et sa foi avait définitivement sombré. Em, qui ne se tournait pas volontiers vers le passé, restait muette. Jamais Ish ne l’avait vue prier. De temps en temps, sans ferveur religieuse, elle chantait des cantiques et des « spirituals » de sa belle voix chaude de contralto.
George et Maurine, oubliant la longue inimitié de leurs Eglises respectives, furent les premiers à parler d’offices religieux « à cause des enfants ». Ils en référèrent à Ish qui, surtout dans le domaine intellectuel, faisait figure de chef. Maurine, l’esprit large, lui dit qu’elle ne voyait pas d’objection à la religion sceptique.
Ish fut tenté. Il pouvait sans peine emprunter des bribes à divers cultes ; ses compagnons y trouveraient un réconfort et une confiance dont ils auraient souvent besoin et la petite société y gagnerait en union et en force. George, Maurine et Molly s’en réjouiraient ; Jean se laisserait à nouveau convertir ; Ezra ne ferait aucune opposition. Mais Ish lui-même répugnait au mensonge, et Em, il le savait, ne serait pas dupe du subterfuge.
Ils finirent par célébrer un office tous les dimanches – George avait toujours tenu un compte exact des jours de la semaine. Ils chantaient des cantiques, lisaient des passages de la Bible et, debout, tête nue, chacun adressait au Ciel une silencieuse prière.
Mais pendant ces minutes de silence, Ish ne priait jamais ; Em et Ezra, non plus, selon toute probabilité. Jean, résolument hostile, ne se joignait pas à ses compagnons. Avec plus de ferveur ou plus d’hypocrisie, Ish aurait trouvé des arguments pour l’ébranler. En réalité, ces offices dominicaux favorisaient les querelles plutôt que l’union, et l’imposture plutôt que la religion.
Un jour, à l’improviste, Ish y mit fin. Il usa de diplomatie et termina son discours en déclarant que les offices seraient remplacés par des prières que « chacun réciterait tout bas dans son cœur à son gré ».
Molly trouva cette idée attendrissante et versa quelques larmes, et ainsi cette tentative de mysticisme se termina sans heurts.
Au début de l’an 9, la colonie se composait de sept adultes, d’Evie, et de treize enfants d’âges divers depuis les nouveau-né jusqu’à Ralph, le garçon de Molly, qui avait neuf ans, et à Jack, le fils d’Ish et d’Em, qui en comptait huit.
C’était avec un joyeux optimisme qu’ils envisageaient l’avenir de la Tribu ; ils avaient maintenant adopté définitivement ce nom. La naissance de chaque bébé était saluée par de grandes réjouissances, car ils sentaient alors que les ombres reculaient et que le cercle de lumière s’élargissait.
Peu après le Nouvel An, un vieillard très convenable frappa un matin à la porte de George. C’était un de ces voyageurs qui, de temps en temps, mais de plus en plus rarement, venaient demander asile.