Ils le reçurent de leur mieux, mais, comme les autres, il se montra peu reconnaissant de cette hospitalité. Il ne resta qu’une nuit et repartit sans dire au revoir, à la manière des pauvres gens traumatisés.
À peine était-il parti que ses hôtes se sentirent mal à l’aise et irritables. Les bébés pleuraient. Bientôt tous eurent la gorge douloureuse, le nez qui coulait, la migraine et les yeux gonflés. Une épidémie s’était abattue sur la Tribu.
C’était d’autant plus inattendu que l’état de santé général avait été parfait au cours des années précédentes, Ezra et quelques autres avaient souffert de rages de dents ; George, le plus âgé, se plaignait de douleurs articulaires auxquelles il donnait le vieux nom de rhumatismes. Parfois une écorchure s’infectait. Mais les rhumes n’étaient plus qu’un lointain souvenir et deux maladies seulement faisaient de temps en temps leur apparition. L’une d’elles attaquait les enfants tôt ou tard ; elle avait les symptômes de la rougeole et on la désignait sous ce nom puisque les médecins manquaient pour établir le diagnostic. L’autre débutait par un violent mal de gorge, mais était si rapidement guérie par les sulfamides que personne ne connaissait son évolution complète. Tant que les sulfamides dont regorgeaient les pharmacies étaient efficaces, malgré leur vieillissement, Ish ne jugeait pas nécessaire de laisser ces maux de gorge sans soins par curiosité scientifique.
Cette absence presque complète de maladies était un miracle aux yeux des gens enclins à la superstition, comme George et Maurine. Ils imaginaient que Dieu, pris de courroux, avait anéanti par une épidémie la race humaine presque entière, puis, satisfait, en guise de compensation, il avait jugé à propos de supprimer les autres maladies ; ainsi, après le déluge, il avait déployé le plus beau de ses arcs-en-ciel pour montrer à Noé qu’il n’y aurait plus jamais de déluge.
Pour Ish, l’explication était évidente. La population détruite, les infections ne se propageaient plus et la plupart des maladies individuelles étaient « mortes », pourrait-on dire, en même temps que leurs bactéries. Bien entendu, les affections nées de l’usure du corps humain existaient encore, par exemple la défaillance cardiaque, le cancer, le « rhumatisme » de George et aussi des affections transmises par les animaux comme la tularémie. Çà et là quelques rescapés transportant une maladie sous sa forme chronique la communiquaient aux autres ; c’est ainsi, sans doute, que la « rougeole » avait survécu.
Le vieillard, chacun s’en souvint trop tard, se mouchait fréquemment. Ses sinus étaient infectés et il leur avait passé cette affection jadis appelée « rhume de cerveau » et que l’on avait crue disparue à jamais.
En tout cas, c’était un spectacle presque comique de voir ces gens, qui jouissaient jusque-là d’une santé insolente, se mettre à éternuer, à tousser, à cracher et à se moucher.
Par bonheur, le rhume évolua sans complications et, quelques semaines plus tard, tout le monde était guéri. Le reste de l’année, Ish vécut dans la crainte d’une autre maladie. L’infection, latente dans l’un d’eux, pouvait se réveiller brusquement et se propager dans toute la Tribu une fois la période d’immunité achevée. Mais la chaleur de cet été-là, particulièrement sec et ensoleillé, eut raison des derniers microbes. C’était une chance ! Ish était particulièrement sujet aux rhumes dans l’ancien temps et disait volontiers, ce n’était pas une simple boutade, que la disparition du coryza compensait la perte de la civilisation.
L’automne, cependant, amena d’autres malheurs. Sans qu’on sût exactement pourquoi, trois enfants furent pris d’une violente diarrhée et moururent. Sans doute leurs jeux les avaient amenés dans une maison abandonnée où ils avaient découvert du poison – un insecticide probablement. Ils l’avaient goûté par curiosité, sa saveur sucrée leur avait plu et ils se l’étaient partagé. Même morte, la civilisation gardait ses pièges.
Un des fils d’Ish se trouvait parmi ces enfants. Ish s’était déjà inquiété de la douleur d’Em si un malheur de ce genre arrivait. Elle pleura son enfant, mais Ish ignorait encore toutes les ressources de son être. Son amour pour la vie était si passionné que, paradoxalement, elle acceptait la mort, compagne inséparable de la vie. Molly et Jean, les autres mères en deuil, manifestèrent bruyamment leur chagrin et repoussèrent toutes les consolations. Deux enfants étaient nés cette même année, pourtant, pour la première fois, le nombre total de la Tribu avait diminué au cours des douze mois. Cette année-là s’appela l’année des Morts.
L’année 10 s’écoula sans événements notables et tous étaient embarrassés pour lui trouver un nom. Mais, quand ils furent assis sur la dalle de rocher et qu’Ish avec son marteau et son burin eut commencé à graver les chiffres, les enfants, pour la première fois, manifestèrent leur volonté et décrétèrent que cette année serait l’année de la Pêche. Quelques mois plus tôt, ils avaient découvert que de magnifiques bars pullulaient dans les eaux du golfe et ils avaient fait de joyeuses parties de pêche. Ces poissons variaient agréablement le menu et avaient été le prétexte d’expéditions où tous avaient pris plaisir. En général, à la surprise d’Ish, personne n’éprouvait le besoin de rechercher les distractions. Tous avaient tant à faire pour assurer leur bien-être matériel, et goûtaient tant de satisfaction dans la tâche accomplie que les jeux ne les tentaient pas.
En l’an 11, Molly et Jean eurent des enfants, mais le bébé de Molly ne vécut pas. Ce fut une grande déception ; c’était le premier enfant qui mourait à la naissance. Maintenant toutes les mères étaient d’habiles sages-femmes et elles se délivraient mutuellement. Peut-être Molly était-elle trop âgée pour enfanter encore.
Quand le moment vint de baptiser l’année, une grande discussion s’éleva entre les jeunes et les vieux. Les parents avaient choisi un nom : l’année de la Mort de Princesse… Car la chienne était morte après quelques mois de maladie. Personne ne savait au juste son âge ; quand Ish l’avait recueillie, elle pouvait tout aussi bien avoir douze mois que trois ou quatre ans. Jusqu’à la fin, elle était restée la même princesse à qui tous les égards étaient dus, capricieuse, toujours prête à disparaître sur la piste d’un lapin imaginaire quand on l’appelait. Malgré tout ce qu’on pouvait dire contre elle, elle avait de la personnalité, et longtemps ils se souviendraient qu’elle avait tenu sa place à San Lupo, presque autant qu’un être humain.
Maintenant ils avaient des douzaines de chiens, presque tous enfants, petits-enfants ou arrière-petits-enfants de Princesse, qui s’esquivait parfois un jour ou deux pour retrouver un vieil ami parmi les chiens sauvages ou choisir un nouveau prétendant. Après tant de croisements, ses descendants n’avaient plus qu’une race incertaine et ne se ressemblaient ni par la taille, ni par la couleur, ni par le caractère.
Mais pour les enfants, Princesse était une vieille chienne, pas très intéressante, et d’humeur par trop variable. Ils déclarèrent que ce serait l’année de la Sculpture sur Bois et, après une brève hésitation, Ish prit leur parti, bien que Princesse eût été son amie personnelle. Elle l’avait arraché à ses tristes pensées aux jours difficiles, l’avait libéré de la peur et l’avait entraîné par ses bonds et ses jappements vers la maison où il avait trouvé Em, alors que, tout seul, il eût peut-être continué son chemin. Mais Princesse était morte, elle appartenait au passé des anciens de la Tribu. Bientôt les plus jeunes enfants ne sauraient même plus son nom. Elle sombrerait dans l’oubli. Et une pensée glaça le cœur d’Ish : « Moi aussi je vieillirai et je n’appartiendrai plus qu’au passé ; on me traitera de vieux radoteur, puis je mourrai et je serai bientôt oublié – cependant cela aussi est dans l’ordre des choses. »