Puis, tandis que les autres discutaient, sa pensée se tourna vers la sculpture sur bois. C’était une toquade – ou plutôt une manie – telle dans l’ancien temps la vogue des bulles de savon ou du mah-jong. Brusquement tous les enfants avaient envahi les chantiers de bois et raflé les plus belles planches de sapin pour y sculpter des bœufs, des chiens ou des êtres humains. Leurs premiers essais furent gauches et maladroits, mais bientôt certains devinrent très habiles. L’engouement s’éteignit bientôt, mais c’était encore un passe-temps agréable les jours de pluie.
Ish avait poussé assez loin ses études d’anthropologie pour savoir que tout peuple sain déverse dans la création artistique le trop-plein de son énergie. La Tribu, et c’était pour lui une source de tourment, n’avait jusque-là manifesté aucune initiative ; elle vivait encore dans l’ombre du passé et se contentait des vieux disques et des vieux livres d’images. Il s’était donc réjoui de la vogue de la sculpture sur bois.
Il profita d’une accalmie dans la discussion pour prendre la parole et donner son appui aux enfants. L’année fut donc nommée l’année de la Sculpture sur Bois ; aux yeux d’Ish, cet an 11 avait une valeur symbolique, car il marquait la rupture avec le passé et le premier pas vers l’avenir. Cependant le nom avait peu d’importance et il n’y attachait pas une grande signification.
L’an 12, Jean eut un enfant mort-né ; Em, en revanche, donna naissance aux premiers jumeaux ; on les appela Joseph et Joséphine, noms qui devinrent Joey et Josey. Ce fut donc l’année des Jumeaux.
L’an 13 vit naître deux enfants bien portants. Ce fut une année tranquille et agréable, sans événement marquant. Faute de mieux, ils l’appelèrent la Bonne Année.
L’an 14 lui ressembla et ce fut la Seconde Bonne Année.
L’an 15 fut excellent et aurait pu être baptisé la troisième bonne année ; pourtant ce n’était pas tout à fait la même chose. Ish et les plus anciens du groupe éprouvaient l’ancienne impression de solitude et sentaient se rapprocher les ténèbres. Ne pas augmenter, c’est diminuer et, depuis le commencement, c’était la première année sans naissance. Toutes les femmes – Em, Molly, Jean et Maurine – prenaient de l’âge, et les fillettes étaient trop jeunes pour le mariage, à l’exception d’Evie, l’idiote, qui à aucun prix ne devait avoir d’enfants. L’année n’était donc pas absolument favorable et n’aurait pas mérité son titre. Les enfants se rappelèrent qu’Ish avait retrouvé son vieil accordéon asthmatique. Autour de l’instrument, ils avaient chanté de vieilles chansons comme La Maison sur la Montagne ou Elle descend de la Montagne, et ils proposèrent l’année que Nous avons chanté. Personne, sauf Ish, ne parut remarquer l’incorrection grammaticale de cette phrase.
L’an 16, le premier mariage fut célébré. Les époux étaient Mary, fille aînée d’Ish et d’Em, et Ralph, fils de Molly, né juste avant le Grand Désastre. Dans l’ancien temps, un mariage entre des enfants si jeunes eût paru prématuré et même choquant, mais les vieilles règles n’avaient plus cours. Ish et Em, dans l’intimité, pesèrent le pour et le contre ; Mary et Ralph n’étaient pas éperdument amoureux l’un de l’autre, faute de choix, ils étaient depuis toujours destinés l’un à l’autre ; c’était un mariage de convenance, comme en contractaient autrefois les princes et les princesses.
L’amour romanesque, conclut Ish, avait peut-être été lui aussi victime du Grand Désastre.
Maurine, Molly et Jean voulaient « un vrai mariage » selon leur propre expression. Elles dénichèrent un disque de Loheugrin et préparèrent une robe de mariée en satin blanc avec un voile et une couronne. Mais, aux yeux d’Ish, ces rites eussent été une horrible parodie du passé ; Em, avec sa réserve habituelle, approuva. Mary, après tout, était leur fille et ils imposèrent leur volonté. Pour toute cérémonie, Ralph et Mary se présentèrent devant Ezra qui leur dit qu’ils étaient mari et femme et leur adressa un petit sermon sur leurs devoirs de nouveaux époux et les responsabilités qu’ils devraient assumer devant la communauté. Mary eut un bébé avant la fin de l’année qui fut l’année du Petit-Fils.
L’an 17, à la suggestion des enfants, s’appela l’année où la Maison s’est effondrée. Une des maisons voisines, en effet, brusquement s’était écroulée à grand Fracas sous les yeux des enfants accourus au premier craquement. Après examen, l’accident parut normal : depuis dix-sept ans, les termites étaient les maîtres de l’édifice et ils avaient rongé les charpentes. Cet événement fit grande impression sur les enfants et, malgré son peu d’importance réelle, désigna l’année.
L’an 18, Jean eut un autre enfant. Ce fut le dernier-né de la vieille génération, mais deux nouveaux mariages avaient été célébrés et deux petits-enfants étaient nés.
Ce fut l’année des Études… Dès que les premiers enfants avaient été assez grands, Ish avait essayé de leur apprendre, de façon plus ou moins décousue, à lire et à écrire, et de leur donner quelques notions d’arithmétique et de géographie. Mais il avait beaucoup de peine à rassembler ses élèves, absorbés par des travaux utiles ou par leurs jeux, et les études n’étaient pas allées très loin ; pourtant les plus âgés savaient lire à peu près correctement. Ou plutôt ils l’avaient su, mais Ish se demandait si la plupart – par exemple Mary, maintenant mère de deux bébés – seraient capables d’épeler des mots de plus d’une syllabe. Mary était sa fille aînée ; tout en la chérissant, il était bien obligé de reconnaître que ce n’était pas une intellectuelle, il se refusait à la croire sotte.
En l’an 18, Ish tenta cependant un nouvel effort pour réunir tous les enfants en âge d’apprendre, afin qu’ils ne fussent pas complètement ignorants. Il y réussit quelque temps, puis ce fut un nouvel échec. Il ne sut jamais s’il avait obtenu quelque résultat et il en éprouva une amère déception.
L’an 19 fut nommé l’année de l’Élan il cause d’un petit incident qui frappa les enfants. Un matin, quelques-uns d’entre eux virent Evie, une femme à présent, poussant des cris inarticulés de sa voix rauque étrange, et désignant de la fenêtre un animal encore inconnu d’eux. C’était un élan, le premier qu’ils aient vu de toutes ces années. Sans doute les troupeaux s’étaient multipliés et ils venaient du nord reprendre possession de leur ancien royaume d’où les hommes blancs les avaient chassés.
Pour l’an 20, tous furent d’accord : l’année du Tremblement de Terre. Le vieux volcan de San Leandro avait recouvré son activité et, de bonne heure un matin, une violente secousse, accompagnée d’un fracas de cheminées qui s’écroulaient, éveilla la Tribu. Les maisons habitées supportèrent le choc grâce à George qui les maintenait en excellent état. Mais celles qui étaient rongées par les termites, minées par l’écoulement des eaux ou vermoulues, s’effondrèrent. Désormais, toutes les rues furent encombrées de briques et de plâtras, et le tremblement de terre acheva le lent travail du temps et des intempéries.
Pour l’an 21, Ish avait pensé qu’on pouvait l’appeler l’année de la Majorité. Ils étaient maintenant au nombre de trente-six : sept grands-parents, Evie, vingt et un fils et filles et sept petits-enfants.
Cependant cette année-là, comme bien d’autres, commémora un incident sans grande importance… Joey était l’un des deux jumeaux qui avaient été les derniers-nés d’Ish et d’Em. C’était un garçon éveillé, bien qu’il fût petit pour son âge et moins doué pour les jeux que la plupart de ses cadets. Son père et sa mère, dont c’était le benjamin, avec son jumeau, lui donnaient la préférence. Cependant, dans ce troupeau d’enfants il passait un peu inaperçu, et il venait d’atteindre ses neuf ans. Mais à la fin de l’année, à la grande surprise de tous, on s’aperçut que Joey savait lire – non pas laborieusement et d’une voix ânonnante comme les autres, mais avec facilité et plaisir. Une chaude vague de tendresse déferla dans le cœur d’Ish. En Joey seul brûlait vraiment la flamme de l’intelligence.