Les autres enfants l’admiraient aussi et, d’une seule voix, ils décidèrent que l’année serait appelée l’année où Joey a su lire.
(Fin du chapitre intermédiaire appelé « Les Années fugitives ».)
DEUXIÈME PARTIE
L’ANNÉE 22
Le lien social qui les unissait était sans doute d’une force singulière et bien supérieur à ceux qui font notre orgueil ; car des milliers d’Européens sont Indiens, et on n’a jamais vu un seul de ces aborigènes ayant fait le choix de devenir Européen.
CHAPITRE PREMIER
Après la cérémonie devant le rocher, quand les deux chiffres 2 et 1 se détachèrent, fraîchement gravés sur la surface lisse, les membres de la Tribu retournèrent vers les maisons. La plupart des enfants couraient devant en criant, impatients d’allumer le traditionnel feu de joie qui couronnait la fête du Nouvel An.
Ish marchait à côté d’Em, mais tous deux gardaient le silence. Comme chaque année à pareille époque, Ish se plongeait dans ses réflexions et se demandait ce qu’apporterait la nouvelle année. Les enfants criaient : « Allons dans la vieille maison qui s’est écroulée ; il y a des quantités de bois sec… Je sais où je trouverai un bidon de pétrole… Et moi j’irai chercher du papier hygiénique ; il brûle si bien. »
Les grandes personnes, selon la coutume, se réunirent chez Ish et Em, et s’assirent pour échanger quelques propos. En signe de réjouissance, Ish déboucha une bouteille de porto et ils burent à la nouvelle année, tous, même George, qui n’aimait ni le vin ni l’alcool. Comme quelques instants plus tôt devant le rocher, ils convinrent que l’an 21 avait été positif et que l’an 22 s’annonçait bien également.
Cependant, au milieu de la joie générale, Ish sentait renaître en lui un vague mécontentement.
« Pourquoi ? » pensait-il, surexcité comme s’il cherchait à convaincre un adversaire, « pourquoi faut-il que je sois le seul à me préoccuper toujours de l’avenir ? Pourquoi est-ce moi qui dois prévoir ou m’efforcer de prévoir ce qui se passera dans cinq ans, dix ans, vingt ans ? Je ne serai probablement plus en vie à ce moment-là. Mes descendants… eh bien ! Ils résoudront eux-mêmes leurs problèmes ».
Mais, après réflexion, il comprit que ce n’était pas tout à fait exact. Chaque génération en grande partie crée ou résout les problèmes des générations futures.
En tout cas, il ne pouvait s’empêcher de se demander ce que deviendrait la Tribu dans les années à venir. Ce souci le rongeait. Après le Grand Désastre, il imaginait que les survivants remettraient les choses en état et peu à peu ressusciteraient la civilisation. Il avait rêvé du temps où les lumières électriques se rallumeraient. Mais ses espoirs avaient été déçus et la petite société vivait encore des dépouilles du passé.
Il promena un regard autour de lui, comme il le faisait souvent, pour examiner ses compagnons. Ceux-ci formaient pour ainsi dire les briques qui serviraient à rebâtir une nouvelle civilisation. Ezra, par exemple. Un élan d’amitié réchauffait le cœur d’Ish chaque fois qu’il contemplait ce visage maigre et coloré au sourire si sympathique malgré les dents cariées qu’il découvrait. Ezra avait du génie, peut-être, mais c’était le génie de vivre en bons termes avec ses semblables et non la force créatrice qui donne naissance aux nouvelles civilisations. Non, non, pas Ezra.
À côté d’Ezra il y avait George, le bon vieux George – lourd, le pas traînant, vigoureux encore, malgré ses cheveux gris. George, dans son genre, ne manquait pas de valeur. C’était un charpentier hors ligne et il avait appris la plomberie, la peinture et tous les travaux d’entretien des maisons. Il était indispensable et, grâce à lui, les métiers manuels avaient survécu. Cependant, Ish ne l’ignorait pas, George n’était qu’un lourdaud et il n’avait probablement jamais ouvert un livre de sa vie. Non, non, pas George.
Près de George était assise Evie, la faible d’esprit. Molly veillait à sa toilette, et Evie, blonde et svelte, était jolie si l’on ne remarquait pas son visage sans expression. Elle tournait la tête à droite et à gauche vers ceux qui parlaient comme si elle s’intéressait à la conversation, mais Ish savait qu’elle ne comprenait rien ou presque des propos échangés. Elle ne serait pas la pierre fondamentale de l’avenir. Non, certes pas Evie.
Les yeux d’Ish se posèrent ensuite sur Molly, la plus âgée des deux épouses d’Ezra. Sans être bête, Molly avait très peu d’instruction et aucun don intellectuel. De plus, comme les autres femmes, elle avait consacré toute son énergie à mettre des enfants au monde et à les élever ; elle en avait cinq de vivants. On ne pouvait lui demander davantage. Non, non, pas Molly.
Em ? Lorsque Ish regardait Em, une tendresse infinie gonflait son cœur, et il renonçait à porter un jugement sur elle. Em seule avait pris la première la décision d’avoir un enfant. La catastrophe n’avait ébranlé ni sa fermeté ni sa confiance. Dans les malheurs c’était à elle que tous demandaient un réconfort. Une force émanait d’elle pour les soutenir. Sans son appui, rien n’eût été accompli. Cependant sa force ne s’exerçait que dans le domaine de l’action matérielle et immédiate ; si elle ranimait le courage et l’espoir de ses compagnons, elle-même offrait rarement une idée. Ish la sentait au-dessus de lui, il avait besoin de son aide, mais il savait qu’elle ne serait d’aucun secours pour tracer l’avenir. Non – malgré l’apparente déloyauté de cet aveu – non, pas Em.
Derrière Em, Ralph, Jack et Roger étaient assis sur le parquet ; on les appelait toujours « les garçons », bien qu’ils fussent mariés et pères de famille. Ralph, le fils de Molly, avait épousé Mary, la fille d’Ish ; Jack et Roger étaient les fils d’Ish. Pourtant un abîme les séparait, malgré les liens étroits de la parenté. De vingt ans seulement leur aîné, Ish avait l’impression près d’eux d’être vieux de plusieurs siècles. Ces jeunes gens n’avaient pas connu l’ancien temps et ils étaient donc incapables de relever les ruines du passé pour créer une nouvelle civilisation. Non, sans doute pas les garçons.
Faisant le tour du cercle, les yeux d’Ish se posèrent ensuite sur Jean, la plus jeune des femmes d’Ezra. Elle avait donné le jour à dix enfants, dont sept étaient encore vivants. Elle avait de la personnalité, son refus d’assister aux offices religieux l’avait prouvé. Mais elle n’avait pas d’idées neuves. Non, non, pas Jean.
Quant à Maurine, la femme de George, elle n’avait même pas pris la peine de venir à la réunion ; du rocher, elle était rentrée directement chez elle pour balayer, épousseter ou exécuter une de ses mille autres besognes domestiques qui étaient sa vie. N’importe qui, mais pas Maurine.
Trois autres grandes personnes étaient absentes : Mary, Martha et la petite Jeanie, épouses des trois garçons. Mary avait toujours été la plus flegmatique des enfants d’Ish, et des maternités successives avaient augmenté son apathie. Martha et Jeanie aussi étaient mamans et n’avaient de pensées que pour leurs bébés. Non, non, aucune des trois.