Présentes ou absentes, en tout douze grandes personnes ! Ish n’arrivait pas encore à bien se persuader que les réserves humaines étaient taries.
Une demi-douzaine d’enfants étaient assis avec leurs parents ou tournaient continuellement autour du cercle. Au feu de joie, ils avaient préféré la société de leurs parents, partagés entre l’ennui et la fierté d’imiter les grandes personnes. Ish, pensivement, tourna son attention vers eux. De temps en temps, ils cessaient de suivre la conversation pour échanger des bourrades et des horions. Cependant, tout étourdis qu’ils fussent, ils représentaient le seul espoir. L’ancienne génération, sans doute jusqu’à la mort, resterait enlisée dans le présent des habitudes, mais les enfants seraient obligés de s’adapter. L’étincelle jaillirait-elle d’un de ces jeunes cerveaux ?
Soudain, les yeux fixés sur les enfants, Ish s’aperçut que l’un d’eux, au lieu de se battre avec ses camarades, ne perdait pas un mot de la conversation ; ses grands yeux pétillaient d’intelligence et de curiosité. C’était Joey.
Vif et rapide, le regard de Joey ne tarda pas à rencontrer celui de son père dont il avait aussitôt remarqué l’intérêt. L’enfant se tortilla de joie et un large sourire éclaira son visage de neuf ans. Ish répondit par un clin d’œil. Le sourire de Joey, qui fendait déjà sa bouche jusqu’aux oreilles, s’élargit encore. Ish lui fit un battement de paupières, puis, pour ne pas le gêner, il détourna la tête. George, Ezra et les garçons poursuivaient une lente discussion. Ish en connaissait déjà le sujet et le trouvait trop peu passionnant pour intervenir ou même pour suivre les débats.
« Ces trucs-là ne pèsent pas plus de deux cents kilos, disait George.
— Peut-être, répliqua Jack, mais c’est déjà beaucoup pour en trimbaler un jusqu’ici.
— Oh ! ce n’est pas si terrible », ajouta Ralph qui était taillé en hercule et aimait à montrer sa force.
Maintes fois déjà, Ish avait entendu les mêmes propos : on pourrait chercher un réfrigérateur à gaz et le transporter à San Lupo ; les réservoirs de gaz comprimé ne manquaient pas. Ainsi on aurait de la glace à nouveau. Tout se passait en vaines paroles, non que le projet fût irréalisable ou présentât des difficultés insurmontables, mais tous se contentaient de ce qu’ils avaient sous la main et, dans ce climat tempéré, le besoin de glace ne se faisait pas particulièrement sentir. Cependant, sans qu’il sût exactement pourquoi, Ish était contrarié.
Son regard revint à Joey. L’enfant était petit pour son âge. Ses yeux vifs interrogeaient l’un après l’autre les visages. Avant la fin de la phrase, Ish en était sûr, Joey devinait la pensée de celui qui parlait – en particulier quand c’était le vieux George qui avait la parole lente. Cette journée était mémorable pour Joey. L’année qui venait de s’écouler portait son nom, l’année où Joey a su lire. Aucun autre enfant n’avait connu une telle gloire. Peut-être en concevrait-il de l’orgueil. Pourtant ses petits camarades avaient spontanément rendu hommage à son intelligence.
La discussion continuait sans chaleur. George avait pris la parole.
« Ce ne serait pas très malin de raccorder les tuyaux.
— Mais George », interrompit la voix rapide et cadencée d’Ezra qui n’avait pu se débarrasser d’un faible accent du Yorkshire, « le gaz a-t-il toujours de la pression après tant d’années. Je crois que…»
Sa protestation se perdit dans le vacarme d’une querelle entre deux enfants. Weston, le fils d’Ezra, âgé de douze ans, administrait une correction à Betty, sa demi-sœur.
« En voilà assez. Weston, ordonna Ezra, tais-toi, si tu ne veux pas que je te botte le derrière. »
La menace manquait de conviction et, à la connaissance d’Ish, le débonnaire Ezra n’avait jamais porté la main sur un enfant. Pourtant la querelle prit fin et Weston se contenta de pleurnicher : « C’est Betty qui a commencé ! »
« Pourquoi avez-vous besoin de glace, George ? » demanda Ralph. C’était toujours ainsi que se terminait la discussion. Les garçons, qui n’avaient jamais eu de glace à leur disposition, ne voyaient pas pourquoi ils se donneraient tant de peine pour s’en procurer.
Bien des fois déjà cette question avait été posée à George. Il aurait dû avoir une réponse toute prête ; mais George n’avait pas la repartie facile. Mis au pied du mur, il demeura bouche bée. Pendant le silence qui suivit, Ish se tourna de nouveau vers Joey. Le petit garçon interrogeait du regard George hésitant, Ezra et Jack, comme pour lire leur pensée ; puis ses yeux rencontrèrent ceux d’Ish. Le père et le fils échangèrent un regard de camaraderie et de complicité. Joey se disait que son père ou lui aurait déjà trouvé la réponse, sans hésiter comme le faisait George.
Ce fut comme une illumination dans le cerveau d’Ish. Il n’entendit pas les paroles qui tombaient enfin avec lenteur de la bouche de George.
« Joey ! » pensait-il, et tous les échos de son esprit répétaient ce nom. « Joey ! Ce sera lui ! »
« Tu ne sais pas, a écrit Qohéleth dans sa sagesse, comment se forment les os de l’enfant dans le sein de la mère. » Des siècles se sont écoulés depuis que Qohéleth observait l’univers et le trouvait aussi inconstant que le vent ; cependant nous n’en savons guère plus que lui sur le secret de la destinée humaine ; nous ignorons, en particulier, pourquoi le plus grand nombre ne voit que les choses visibles et pourquoi sont si rares les élus, Enfants bénis qui ne voient pas ce qui est, mais voient ce qui n’est pas et ainsi peuvent savoir ce qui peut être. Sans ces génies pourtant, les hommes sont semblables aux bêtes.
Dans les sombres profondeurs, se rejoignent ces deux moitiés de cellules différentes qui portent chacune en elle la parfaite moitié du génie. Mais ce n’est point encore suffisant. L’enfant doit venir au monde en temps et lieu propice pour remplir sa tâche. Et ce n’est pas tout. Dans le monde où cet enfant vit, la mort rôde nuit et jour.
Lorsque chaque année les enfants naissent par millions, de temps en temps le miracle rarissime s’accomplit et un grand visionnaire surgit parmi les hommes. Mais quel espoir peut-on conserver quand l’espèce humaine est presque détruite et qu’une naissance est un événement ?
Soudain Ish s’aperçut qu’il s’était levé sans savoir pourquoi ni comment. Il parlait. Qui plus est, il faisait un discours. « Écoutez, disait-il, le moment est venu d’agir. Nous n’avons que trop tardé. »
Il était dans son salon et il ne s’adressait qu’à un petit groupe d’amis. Il le savait, et pourtant il avait l’impression d’être dans un immense amphithéâtre, et de haranguer toute une nation, voire toute l’humanité.
« Il faut en finir, continua-t-il. Nous ne pouvons continuer à vivre toujours ainsi et à puiser dans les richesses de l’ancien temps sans rien créer. Un beau jour ces trésors s’épuiseront ; si nous n’en voyons pas la fin nous-mêmes, nos enfants ou nos petits-enfants la verront. Que se passera-t-il alors ? Que feront-ils s’ils ne savent rien produire ? Ils trouveront toujours de quoi se nourrir, je suppose – les vaches et les lapins ne disparaîtront pas du jour au lendemain. Mais les objets manufacturés qui sont de première utilité ? Comment allumeront-ils le feu quand ils n’auront plus d’allumettes ? »
Il s’interrompit pour promener un regard autour de lui. Tous, le sourire aux lèvres, l’approuvaient. Joey rayonnait de joie.
« Ce réfrigérateur dont vous parliez à l’instant, reprit Ish, en est un exemple. Nous discourons et nous nous croisons les bras. Nous sommes pareils à ce vieux roi de la légende qui était ensorcelé et voyait les gens aller et venir autour de lui sans pouvoir rompre le maléfice. J’imaginais que c’était l’ébranlement nerveux du Grand Désastre. Oui, au début peut-être. Des êtres humains qui ont vu le monde s’écrouler autour d’eux ne peuvent du jour au lendemain s’attendre à prendre un nouveau départ. Mais vingt et un ans se sont écoulés depuis et des enfants nous sont nés.