« Il y a des tas de choses à faire. Il nous faudrait d’autres animaux domestiques en plus des chiens. Nous devrions récolter ce que nous mangeons au lieu de dévaliser les anciennes épiceries. Nous devrions apprendre aux enfants à lire et à écrire correctement. Nul d’entre vous ne m’a donné un appui assez actif. Nous ne pouvons continuer à vivre en parasites, il faut aller de l’avant. »
Il fit une pause et chercha des mots pour renouveler le vieux truisme, « celui qui n’avance pas recule », mais tous applaudirent bruyamment comme si le discours était fini. Ish les crut enthousiasmés par son éloquence, mais les physionomies exprimaient surtout une amicale ironie.
« Tu sais, papa, on la connaît la rengaine », remarqua Roger. Ish le foudroya du regard ; chef de la Tribu depuis vingt et un ans, il n’aimait pas à être traité en vieux radoteur. Mais Ezra se mit à rire, les autres l’imitèrent et l’atmosphère se détendit.
« Et maintenant qu’allons-nous faire ? interrogea Ish. C’est peut-être la même rengaine, mais en tout cas c’est de la vérité. »
Il attendit. Jack, son fils aîné, assis sur le parquet, se releva lourdement. Il était maintenant plus grand et plus fort que son père et il avait lui-même des enfants.
« Je m’en vais, dit-il. Tu permets, père ?
— Pourquoi ? Où vas-tu ? demanda Ish un peu irrité.
— Rien de très important mais j’ai des projets pour l’après-midi.
— C’est si pressé ? »
Jack s’avançait déjà vers la porte.
« Pas tellement, répondit-il la main sur la poignée, mais assez pour que je vous quitte. »
Un silence tomba lorsque la porte se fut refermée derrière lui. Ish ne put réprimer son irritation et un flot de sang lui monta au visage.
« Continuez, Ish », dit une voir que, malgré sa colère, Ish reconnut pour celle d’Ezra. « Dites-nous ce que nous devons faire ; vous avez tant d’idées. » Oui, c’était la voix d’Ezra, et Ezra, à son habitude, s’efforçait de rétablir la paix. Il allait jusqu’à flatter Ish.
Sensible pourtant à la voix, Ish se rasséréna. Pourquoi en voudrait-il à Jack de son indépendance ? Il aurait dû s’en réjouir. Jack était un homme maintenant et non plus un petit garçon forcé d’obéir à son père. Le sang se retira de son visage, mais son esprit restait troublé et il sentait le besoin de parler. Si l’incident n’avait pas d’importance en soi, au moins pouvait-il alimenter son discours.
« L’attitude de Jack est un vrai symbole. Nous avons vécu toutes ces années, sans aucun effort pour produire notre nourriture et pour remettre la civilisation matérielle en ordre de marche. C’est un aspect de la question, important certes, mais ce n’est pas le seul. La civilisation ne se compose pas seulement de trucs qu’il faut fabriquer et entretenir. C’est aussi toute l’organisation sociale, un ensemble de règles, de lois, d’habitudes adoptées par des individus et des groupes. La famille est le seul vestige actuel de cette organisation. C’est naturel, je suppose. Mais la famille ne suffira pas quand notre nombre augmentera. Si un petit enfant n’est pas sage, le père et la mère le corrigent et lui apprennent ce qui est bien. Mais quand les enfants sont grands, ils échappent à notre tutelle. Nous n’avons pas de lois, nous ne sommes ni une démocratie, ni une monarchie, ni une dictature, ni rien. Si quelqu’un, Jack par exemple, décide de ne pas assister à une réunion importante, personne ne peut l’y contraindre. En admettant même que nous votions et qu’un projet soit accepté, nous n’avons aucun moyen d’assurer son exécution. Nous ne pouvons compter que sur la bonne volonté. »
Son discours, il le savait, s’achevait en queue de poisson, et n’aboutissait à aucune conclusion. La colère suscitée par le départ de Jack inspirait seule ses paroles. Il n’avait rien d’un orateur et se lançait rarement dans un discours.
Cependant ses paroles semblaient avoir fait une bonne impression. Ezra fut le premier à exprimer son approbation.
« Pour sûr ! dit-il. Vous vous souvenez de tout ce qu’on pouvait faire autrefois. Mince alors ! Qu’est-ce que je donnerais pour tourner le bouton du grand poste de radio de George et entendre de nouveau Charlie Mc Carthy ! Il en racontait des vertes et des pas mûres et il charriait un autre type, et l’autre le lui rendait bien. »
Ezra sortit le gros penny de cuivre à l’effigie de la reine Victoria qui lui servait de fétiche. Il le fit sauter d’une main à l’autre pour simuler le débat.
« Et le ciné, reprit-il. La musique qui accompagnait le film, et sur l’écran on voyait Bob Hope ou Dotty Lamour.
Oui, c’était rudement chouette ! Qui sait si on ne pourrait pas retrouver les films et les faire passer devant les gosses ? Ce qu’ils riraient ! Nous dénicherions bien quelque part un film de Charlot ! »
Ezra prit une cigarette, gratta une allumette et une flamme claire jaillit. Conservées dans un endroit sec, les allumettes étaient en parfait état. Cependant personne ne connaissait le secret de leur fabrication, et chaque fois qu’une flamme s’allumait ainsi une allumette disparaissait Pour Ezra, la civilisation était symbolisée surtout par le cinéma et, tout en évoquant les plaisirs d’autrefois, il frottait une allumette. George intervint à son tour :
« Avec un peu d’aide, si un ou deux des garçons me donnaient un coup de main, en deux ou trois jours ce réfrigérateur nous fournirait de la glace. »
George se tut ; Ish supposa qu’il n’avait plus rien à dire, car l’éloquence n’était pas son fort. À sa grande surprise, il reprit :
« Pour les lois dont vous parliez tout à l’heure, je ne sais pas. Je n’étais pas mécontent de vivre dans un pays sans lois. Vous pouvez faire tout ce qui vous chante, parquer votre auto où vous voulez. Près d’une bouche d’incendie peut-être, et il n’y a personne pour vous donner une contravention. Tout au moins vous pourriez parquer votre voiture près d’une bouche d’incendie si vous aviez une voiture qui marche. »
C’était la première fois, à la connaissance d’Ish, que George faisait une plaisanterie qu’il accompagna lui-même d’un petit gloussement. Les autres s’esclaffèrent. Le sens comique de la Tribu n’avait jamais été très grand.
Ish ouvrait la bouche quand Ezra le devança.
« Eh bien, buvons un verre, dit-il. À la loi et l’ordre ! » Les aînés saluèrent d’un rire l’ancienne formule ; mais pour les jeunes ces mots n’avaient plus aucun sens.
Ils burent, puis la conversation reprit le tour banal qui convenait à une réunion mondaine.
Après tout, songea Ish, c’était une réunion mondaine et les affaires n’avaient peut-être pas à y interférer. Son petit discours véhément laisserait peut-être dans les esprits une graine qui germerait avec le temps. Il en doutait. Jadis on disait en plaisantant que pour réparer le toit on attendait qu’il plût à verse. Maintenant les gens étaient aussi insouciants et plus encore. Ils resteraient inactifs jusqu’au jour où un événement désagréable – ou même grave – les forcerait à agir.
Cependant il trinqua avec les autres et écouta les propos de ses amis d’une oreille distraite, occupé qu’il était à suivre le fil de ses pensées. C’était une journée importante ; oui, ce jour-là il avait gravé le nombre 21 sur la surface lisse du rocher, et l’année 22 avait commencé ; ce jour-là, peut-être à cause du nom accordé à l’an 21, il avait davantage pris conscience des possibilités de son benjamin.