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Sa pensée se reporta sans effort sur le petit Joey, l’enfant brillant aux yeux vifs, le seul qui semblait avoir compris toutes les paroles de son père. Il essaya de se représenter Joey devenu grand ; un jour il pourrait lui parler. Déjà il préparait son discours.

« Toi et moi, Joey, disait-il, nous sommes de la même race, nous pouvons comprendre ! Ezra, George et tous les autres, ce sont de braves gens. Ils appartiennent à l’humanité moyenne et le monde a besoin de beaucoup d’hommes comme eux, mais il leur manque l’étincelle. C’est à nous à fournir l’étincelle ! »

De Joey qui était au sommet, il passa rapidement en revue les autres jusqu’à Evie tout à fait au bas de l’échelle. Avaient-ils eu raison de garder Evie parmi eux ? Il se le demandait. Un remède existe – l’euthanasie, n’est-ce pas ? – pour les cas de ce genre. « La mort miséricordieuse », comme on disait jadis. Mais, dans leur petit groupe, qui pouvait s’arroger le droit de supprimer un être comme Evie – bien que sans doute elle ne fût une source de bonheur ni pour elle ni pour les autres ? La responsabilité de cette décision incombait à un chef suprême ; la simple autorité d’un père américain sur ses enfants, l’assentiment d’un groupe d’amis qui représentait l’opinion publique ne suffisaient pas. Plus tard le problème serait résolu, non pas au sujet d’Evie, bien sûr. Mais un jour quelque chose arriverait et des mesures énergiques seraient prises.

Son imagination l’entraînait avec tant de force qu’il s’agita comme si déjà il donnait des ordres pour parer à toutes les éventualités.

Em ne dormait pas encore ou bien ce mouvement l’éveilla.

— « Qu’as-tu, chéri ? demanda-t-elle. Tu as sauté comme un petit chien qui, en rêve, chasse un lion.

Un jour ou l’autre les choses changeront, déclara-t-il comme si elle avait pu suivre le cours de ses pensées.

Oui, je sais », dit-elle. Sans doute elle lisait dans son cerveau. « Et il faut agir. « Organiser », c’est le mot n’est-ce pas ? Il faut agir pour être prêt à tout ?

— Tu as deviné ce que je pensais ?

— Oh ! tu sais, tu nous l’as déjà dit souvent. Chaque année, au Nouvel An, en particulier. George parle du réfrigérateur, et toi tu parles de changements et de dangers. Et rien n’a changé encore !

— Oui, mais cela arrivera un jour. C’est inévitable. Un jour, vous verrez que j’avais raison.

— Tu as raison, chéri. Continue à te faire des soucis. Ils sont sans doute indispensables à ton bonheur. Et ces soucis-là, je crois, sont assez inoffensifs. »

Elle n’ajouta rien, mais le prit dans ses bras et le serra très fort. La chaleur de son corps l’apaisa comme d’habitude, et il s’endormit.

Du tuyau percé de l’aqueduc, depuis plusieurs semaines, l’eau jaillit et donne naissance à une petite rivière. Pas une goutte ne parvient dans les réservoirs. En même temps, par des milliers de fissures agrandies au cours des ans par les nombreux robinets laissés ouverts au moment du Grand Désastre, par les grandes brèches, souvenir du tremblement de terre, l’eau accumulée s’écoule et le niveau baisse dans les réservoirs.

CHAPITRE II

Conformément aux prévisions d’Ish, rien ne fut fait. Les semaines s’écoulèrent. On n’entendit ni les halètements et les jurons d’hommes peinant pour hisser le réfrigérateur en haut de la colline, ni le bruit sourd des bêches retournant la terre d’un jardin. De temps en temps, Ish avait un accès de découragement, mais en général tous vivaient au jour le jour et il se laissait lui-même gagner par l’insouciance de ses compagnons. De ses études scientifiques, il avait gardé l’habitude d’observer et il se demandait quelle serait la suite des événements.

Il croyait – était-ce simple imagination ? – que pas un seul de ses compagnons n’était encore remis du choc nerveux causé par la brusque destruction de leur société séculaire. L’anthropologie lui fournissait de nombreux exemples analogues. Les chasseurs de têtes et les Indiens des plaines privés de leurs occupations traditionnelles avaient perdu la volonté de s’adapter et même de vivre. Puisqu’ils ne pouvaient plus couper les têtes, voler des chevaux ou scalper leurs ennemis, ils n’avaient plus envie de rien. Ou bien, dans un climat tempéré, au sein de l’abondance, les hommes n’éprouvaient aucun désir de changement. Cela aussi s’était déjà vu. Sous les tropiques ou dans les îles des mers du Sud, les habitants se nourrissaient exclusivement de bananes. Ou bien fallait-il chercher autre chose ?

Par bonheur pour Ish, une forte culture philosophique et historique avait élargi ses horizons. Il s’efforçait, en réalité, de résoudre un problème qui, depuis l’éveil de la pensée humaine, intriguait les philosophes. C’était la question fondamentale des forces dynamiques de la société qui se posait à lui. Pourquoi la société se transforme-t-elle ? En tant que savant, il était plus heureux que Qohéleth, Platon, Malthus ou Toynbee. Il avait devant les yeux une société réduite à sa plus simple expression et pouvait se livrer sur elle à une véritable expérience de laboratoire.

Cependant chaque fois qu’il en arrivait à cette phase de son raisonnement, il sentait que cette simplification n’était qu’apparente. Il cessait d’être un savant pour devenir un homme et, à peu de chose près, adoptait l’attitude d’Em. Cette société de San Lupo ce n’était pas le microcosme pur et simple d’un philosophe, un petit aquarium puisé dans l’océan de l’humanité. Non… c’était un groupe d’individus. C’était Ezra, Em, les garçons – oui, et Joey ! Changez les individus et la situation n’est plus la même. Changez un seul individu ! À la place d’Em – eh bien, par exemple, Dotty Lamour ? Ou bien, à la place de George, un de ces grands penseurs qu’il avait connus à l’université – le professeur Sauer peut-être ! De nouveau tout est différent.

Était-ce sûr ? Peut-être pas ; le milieu ambiant pouvait se montrer le plus fort et imposer aux géants le gabarit commun.

Mais Em avait tort de craindre pour Ish un ulcère ou une maladie nerveuse engendrée par les soucis. Au contraire, c’était cette passion de l’observation qui lui permettait de vivre. Aussitôt après le Grand Désastre, il s’était adjugé le rôle de témoin dans un univers d’où les hommes avaient disparu. Vingt et un ans s’étaient écoulés, le monde s’était adapté, et désormais ses changements étaient trop lents pour être visibles d’un jour à l’autre ou même d’un mois à l’autre. Le problème de la société – son adaptation, sa renaissance – était donc passé au premier plan.

Et, de nouveau, quand il en arrivait là, il opérait une mise au point. Il ne pouvait, ni ne devait, se borner à être un observateur, un savant. Platon et les autres philosophes pouvaient se payer le luxe de regarder avec des commentaires plus ou moins cyniques. Il pourrait à travers ses œuvres exercer une influence sur les futures générations, mais il n’était pas responsable du développement et de la croissance de la société dans laquelle il vivait. Rarement le penseur – Marc-Aurèle, Thomas More, Woodrow Wilson – s’était doublé d’un chef. Ish ne se prenait pas pour un chef au sens exact du mot, mais il était un intellectuel, un penseur dans un groupe composé de quelques individus. Inévitablement les autres avaient recours à lui pour résoudre les difficultés ; en cas de danger grave, il devrait assumer un rôle de leader.