Obsédé par cette idée, il avait, à plusieurs reprises, cherché sur les rayons de la bibliothèque municipale la biographie des intellectuels qui avaient été aussi des chefs. Leur sort n’avait rien d’enviable. Marc-Aurèle s’était épuisé, corps et âme, dans des campagnes sanglantes et infructueuses sur la frontière du Danube. Thomas More avait posé sa tête sur le billot et, plus tard, ironie du destin, l’Église l’avait canonisé comme l’un de ses martyrs. Aux yeux des biographes, Wilson était aussi un martyr, mais aucune Église de paix ne l’avait canonisé. Non, l’intellectuel au pouvoir ne s’était pas distingué. Cependant, dans une société qui ne comptait encore que trente-six membres, Ish se trouvait en mesure d’exercer plus d’influence sur l’avenir qu’un empereur, un chancelier ou un président de l’ancien temps.
La première semaine de l’année, de violentes pluies ont à peu près maintenu le niveau de l’eau dans le réservoir. Puis, un peu plus tôt que de coutume, la période de sécheresse du cœur de l’hiver a commencé.
Comme le sang d’un Léviathan qui jaillit de milliers et de milliers de piqûres d’épingle, l’eau vitale s’écoule par les robinets ouverts, les joints usés et les tuyaux percés.
Et maintenant le réservoir, où tout récemment encore l’eau s’élevait à six mètres, comme la jauge l’indiquait, ne contient plus qu’une flaque.
À son réveil, ce matin-là, Ish constata que le soleil brillait, qu’il avait bien dormi et se sentait dispos. Em était déjà levée et les bruits familiers qui montaient de la cuisine lui apprenaient que le déjeuner serait bientôt servi. Il resta allongé quelques minutes à savourer son bien-être ; plus lentement que de coutume il reprenait pleine conscience de la réalité. Il se félicitait de pouvoir paresser un peu dans son lit quand cela lui chantait, non seulement le dimanche, mais encore les autres matins de la semaine. Dans la vie actuelle, on ne consultait plus anxieusement les pendules, et personne n’avait à se presser pour attraper le train de 7h53. Et cette liberté, inconnue dans l’ancien temps, le rendait plus heureux qu’il n’aurait pu l’être autrefois – surtout avec son tempérament. Quand il en eut envie, il se leva et se rasa. Il n’avait pas d’eau chaude à sa disposition et s’en passait fort bien. Un menton mal rasé n’aurait choqué personne, mais il aimait la sensation de propreté et de bien-être qui suivait le coup de rasoir.
Il revêtit une chemise propre et un blue-jean, enfila de confortables pantoufles, dévala l’escalier et se dirigea vers la cuisine.
Au moment où il franchissait le seuil de la porte, Em, d’une voix plus cassante que d’habitude, disait : « Josey, ma petite, pourquoi n’ouvres-tu pas le robinet en grand pour faire couler l’eau ?
— Mais, maman, il est ouvert, je ne peux pas le tourner davantage. »
Ish entra et vit Josey qui tenait la bouilloire sous le robinet de l’évier ; l’eau coulait goutte à goutte.
« Bonjour, dit-il. Je dirai à George de venir jeter un coup d’œil à cette plomberie. Josey, va donc chercher de l’eau à l’un des robinets du jardin. »
Obéissante, Josey sortit en courant et Ish profita de son absence pour embrasser Em et lui confier ses projets pour la journée. Au bout d’un moment, la petite fille revint avec la bouilloire pleine.
« L’eau a coulé assez fort pour commencer, puis il n’y a eu qu’un tout petit filet, dit-elle en posant la bouilloire sur le réchaud à essence.
— Quel ennui ! s’écria Em. Il nous faudra pourtant de l’eau pour laver la vaisselle. »
Ish comprit à sa voix qu’elle jugeait la situation critique et s’en remettait aux hommes pour y remédier.
Le déjeuner était servi dans la salle à manger et la table avait exactement le même aspect qu’une table de l’ancien temps. Ish s’asseyait à un bout et Em à l’autre. Ils n’avaient plus avec eux que quatre de leurs enfants. Robert, âgé de seize ans, c’est-à-dire presque un homme selon les lois de la Tribu, était d’un côté ; Walt, grand et éveillé pour ses douze ans, prenait place près de lui. De l’autre côté, à proximité de la porte de la cuisine, Joey et Josey avaient pour tâche d’aider à préparer le déjeuner, de dresser le couvert, de servir à table et de laver la vaisselle après le repas.
En s’asseyant, Ish ne put s’empêcher de penser que, dans l’ancien temps, la scène eût été à peu près la même. Certes, dans sa jeunesse, il ne souhaitait pas avoir autant d’enfants. Mais, à part le nombre, le groupe familial demeurait tel qu’il avait été au cours des siècles et dans toutes les sociétés : le père, la mère et les enfants, dans leur étroite union, formaient la cellule de base, biologique plutôt que sociale. Après tout, pensa-t-il, de toutes les institutions humaines, la famille était la plus durable. Elle avait précédé la civilisation et maintenant lui survivait.
Ils buvaient du jus de pamplemousse, de conserve bien entendu. Ish doutait que, depuis le temps, ces jus en boîtes eussent conservé leurs vitamines. Le goût lui-même était devenue insipide. Mais, même sans vitamines, ils étaient rafraîchissants et, au pire, ne faisaient sans doute aucun mal. Les œufs manquaient, car les poules n’avaient pas survécu au Grand Désastre. Le jambon manquait à cause de la difficulté d’en trouver en conserve et de l’absence de cochons dans les alentours. Des côtes de bœuf braisées et rissolées le remplaçaient avantageusement, même au goût d’Ish. C’était le mets préféré des enfants et le plat de résistance de leur petit déjeuner, car, habitués dès leur petite enfance à se nourrir de viande, ils étaient résolument carnivores. Ish et Em, au contraire, préféraient les toasts et les flocons d’avoine, mais les rats et les charançons les avaient dévastés et ils se contentaient de bouillies de semoule de maïs en boîte. Ils y ajoutaient du lait condensé et les arrosaient de sirop, car les rats et l’humidité avaient eu raison du sucre. Les parents buvaient du café. Ish mettait dans le sien du lait et du sirop ; Em l’avait toujours préféré noir et sans sucre. Le café, comme le jus de pamplemousse, avait perdu beaucoup de son arôme.
Peu à peu ils avaient adopté ce menu pour leur petit déjeuner. C’était un repas assez bien composé et, pour y ajouter des vitamines, ils mangeaient des fruits frais à l’occasion ; mais les pucerons, les insectes, les lapins avaient ravagé les vergers, et les fruits se réduisaient aux fraises des bois, aux mûres, à quelques pommes véreuses et à des prunes aigres, cueillies sur des arbres retournés à l’état sauvage. Somme toute, jugeait Ish, ce déjeuner en valait bien un autre.
Quand il eut fini, il se jeta dans un grand fauteuil du salon, prit une cigarette dans l’« humidificateur » et l’alluma. Mais l’épreuve du temps n’avait pas été favorable aux cigarettes. Les boîtes isolantes étaient épuisées et le tabac s’était desséché dans les paquets ordinaires, aussi bien fermés qu’ils fussent. Après un séjour dans l’« humidificateur », on pouvait les fumer, mais elles restaient souvent alors trop humides. C’était le cas de celle qu’Ish avait aux lèvres. D’ailleurs, il ne pouvait fumer en paix parce que sa conscience n’était pas tranquille. Dans la cuisine, Em et les jumeaux produisaient des sons incertains, et il en déduisait qu’ils avaient encore des ennuis avec l’eau.
« Il faut que j’aille voir George et que je lui demande de nettoyer ce tuyau », pensa-t-il. Il se leva et sortit.
En chemin, cependant, il s’arrêta chez Jean pour prendre Ezra – non qu’Ezra eût des connaissances spéciales en plomberie ou lui fût nécessaire pour obtenir l’aide de George, mais parce qu’il aimait sa compagnie. Il frappa et Jean lui ouvrit.