« Ez n’est pas ici, dit-elle, il habite chez Molly cette semaine. » Ish éprouva la gêne que lui inspirait toujours cet exemple de bigamie. À son grand étonnement, Jeanne et Molly étaient d’excellentes amies et se rendaient mutuellement service. C’était encore un triomphe d’Ezra qui avait l’art de s’entendre avec ses semblables et de les faire aussi s’entendre entre eux.
Ish fit demi-tour, puis il se rappela le but de sa visite et revint.
« Jean, dit-il, l’eau coule comme d’habitude chez vous ce matin ?
— Non, répondit Jean. Non. Un petit filet seulement ».
Elle ferma la porte ; Ish descendit le perron et se dirigea vers la maison de Molly. Un frisson de crainte le parcourut.
Il trouva Ezra chez Molly, qui n’avait aucune difficulté avec l’eau. Mais sa maison était en contrebas de celle de Jean et les tuyaux contenaient peut-être encore un peu d’eau.
Ils allèrent frapper chez George, qui habitait une petite villa coquette et soignée entourée d’une palissade fraîchement peinte en blanc. Maurine les fit entrer dans le salon et les invita à s’asseoir pendant qu’elle allait chercher George occupé à bricoler. Ish s’assit dans un grand fauteuil capitonné et recouvert de velours. Puis, comme toujours, il promena un regard autour de lui avec un étonnement mêlé d’un plaisir presque pervers. Ce salon de George et de Maurine correspondait exactement à l’idée qu’un menuisier prospère de l’ancien temps pouvait se faire d’un salon. On y voyait des lampes électriques avec des abat-jour roses agrémentés de franges, une luxueuse horloge électrique, un magnifique ensemble radio-phono à quatre bandes de fréquence, un poste de télévision. Des foulards soigneusement fripés donnaient un air d’élégance aux tables et, sur un guéridon, s’entassaient des piles d’illustrés.
Les lampes ne s’allumaient pas, puisque l’électricité ne fonctionnait plus, et les aiguilles de l’horloge marquaient éternellement midi dix-sept. Les illustrés avaient au moins vingt et un ans. Et le poste de radio eût été sans émissions, même s’il y avait eu du courant.
Cependant tous ces objets étaient des symboles de prospérité. Dans l’ancien temps, George était menuisier. Le mari de Maurine ne devait guère être plus haut sur l’échelle sociale. Les gens comme eux avaient toujours convoité les lampadaires, les horloges électriques, les radios et tout le reste, et maintenant qu’ils en avaient à leur disposition ils en mettaient dans leur maison. Qu’ils ne marchent pas était secondaire. Le soir, Maurine allumait une lampe à pétrole et mettait un disque sur le phonographe. C’était ridicule et un peu attendrissant. Les commentaires d’Em revinrent à la mémoire d’Ish.
« Tu te rappelles, dans l’ancien temps, avait-elle dit, les gens voulaient dans leur salon, un piano, et souvent un piano à queue, même s’ils ne connaissaient pas une note de musique. Et ils avaient une collection complète de ces livres – comment les appelles-tu ? – les classiques de Harvard, qu’ils ne lisaient jamais. Et ils faisaient placer une cheminée postiche. C’était seulement pour montrer qu’ils avaient les moyens de se payer ce luxe. Ces objets étaient le symbole du succès. George et Maurine tiennent à avoir leurs lampadaires, même sans lumière. C’est la même chose. »
Les pas de George résonnèrent dans le vestibule et sa silhouette massive s’encadra dans la porte. Il tenait une clé à molette et était vêtu de ses habituels bleus de menuisier, sales et couverts de taches de peinture. Il aurait pu endosser des bleus neufs tous les matins, mais se sentait plus à l’aise dans ceux qui avaient pris la forme de son corps.
« Bonjour, George, dit Ezra qui avait coutume de parler le premier.
— Bonjour, George », dit Ish.
George mâchonna sa langue un moment comme s’il cherchait les paroles de circonstance. Enfin il se décida :
« Bonjour, Ish… Bonjour, Ezra.
— Dites, George, reprit Ish. L’eau ne coule plus chez Jean ni chez nous. Et ici ? »
Il y eut un silence.
« Ici non plus, répondit enfin George.
— Eh bien, dit Ish, qu’en pensez-vous ? »
George hésita : sa bouche remuait comme s’il mâchonnait le bout d’un cigare imaginaire. Sa stupidité était exaspérante. Mais Ish réprima son irritation : George était un brave homme, toujours prêt à donner un coup de main.
« Eh bien, répéta-t-il, qu’en pensez-vous, George ? »
George rejeta le cigare imaginaire au coin de sa bouche et répondit : « Eh bien, si l’eau est arrêtée là-haut aussi, pas la peine que je cherche à déboucher mes tuyaux. Quelque chose est cassé ou doit obstruer le tuyau principal qui dessert toutes les maisons. »
Du coin de l’œil, Ezra jeta un regard à Ish et l’ombre d’un sourire se joua sur ses lèvres : la conclusion était évidente et la déclaration de George n’avait rien de génial.
« Vous avez sans doute raison, George, dit Ish. Mais qu’allons-nous faire ? »
George fit passer le cigare imaginaire de l’autre côté de sa bouche avant de répondre.
« Ça, j’en sais rien. »
Tout comme Em, George considérait que ce n’était pas de son ressort. Si l’on avait recours à lui pour un robinet qui fuyait ou un évier bouché, il se mettait volontiers à la tâche. Mais il n’était pas mécanicien, encore moins ingénieur. Comme toujours, Ish dut prendre les choses en main.
« D’où venait toute cette eau ? » demanda-t-il sans réfléchir.
Les autres gardèrent le silence. C’était bizarre. Depuis vingt et un ans ils se servaient de cette eau sans jamais se demander d’où elle venait. C’était un don du passé, aussi gratuit que l’air, comme les boîtes de haricots et les bouteilles de sauce tomate qu’ils n’avaient qu’à prendre sur les étagères des épiceries. Ish s’était vaguement demandé combien de temps l’eau coulerait encore et ce qu’ils devraient faire pour s’assurer de nouvelles réserves. Mais il n’avait pris aucune décision. L’eau qui leur arrivait depuis tant d’années ne se tarirait pas du jour au lendemain et rien ne pressait. Pour la première fois, il avait une raison immédiate de se dire : « Aujourd’hui sans faute il faut que je m’occupe de l’approvisionnement en eau. »
Il interrogea successivement du regard George et Ezra et n’obtint pas de réponse à sa question. George se dandinait tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre. Ezra, une lueur de malice dans les yeux, semblait dire que ce n’était pas son rayon. Ezra connaissait les gens. Vendeur dans un magasin de spiritueux, il savait sans doute plaisanter avec les clients et leur vendre n’importe quoi, mais, en ce qui concernait les idées et les choses, Ish lui était supérieur. Et Ish comprit qu’il aurait à répondre à sa propre question.
« Cette eau vient sûrement des vieilles canalisations de la ville, dit-il. Ou plutôt elle en venait. Les anciens tuyaux sont encore là. Je crois que le mieux serait de monter jusqu’au réservoir pour nous rendre compte s’il contient encore de l’eau.
— Parfait ! répondit Ezra toujours accommodant. Si nous prenions l’avis des garçons ?
— Non, dit Ish. S’il s’agissait d’une partie de pêche ou de chasse, à la bonne heure, mais ils ignorent tout des canalisations d’eau. »
Ils sortirent et appelèrent les chiens pour les atteler aux charrettes. Le réservoir ne se trouvait pas à plus de quinze cents mètres, mais depuis qu’il avait été blessé par un puma, Ish ne faisait plus de longues marches, et l’âge rendait les jambes de George un peu raides. Les préparatifs furent assez longs. Dans des occasions semblables, Ish regrettait que l’art de dresser les chevaux se fût perdu. On ne voyait plus de chevaux sauvages aux alentours, mais sans doute étaient-ils nombreux là-bas vers l’est dans les plaines de la vallée de San Joaquim. Par malheur, les trois hommes étaient des citadins habitués aux autos et n’avaient aucune habitude des chevaux. Les chiens donnaient moins de peine, car ils exigeaient peu de soins et se nourrissaient des bas morceaux du bétail tué facilement dans les environs. Les chevaux auraient eu besoin de gras pâturages et de protection contre les loups et les pumas. Somme toute, à défaut d’automobiles, les équipages de chiens étaient peut-être le moyen de transport qui répondait le mieux aux modestes exigences de la Tribu. C’était pour George un amusement de fabriquer les petites charrettes et de les entretenir. Pendant longtemps Ish, quand il s’asseyait dans ces véhicules traînés par quatre chiens, avait eu l’impression qu’il participait à un spectacle ridicule et offrait un aspect grotesque. Mais les autres n’éprouvaient pas cela et, peu à peu, il s’y était habitué. Autrefois n’avait-on pas des traîneaux avec des attelages de chiens ? Pourquoi pas des charrettes ?