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Ils laissèrent leurs équipages au pied de la dernière montée et escaladèrent le vieux sentier en se frayant un chemin au milieu des ronces. Penchés sur le réservoir, ils le sondèrent et constatèrent qu’il était vide. Un peu d’eau croupissait çà et là et le tuyau d’écoulement était à sec. Ils le contemplèrent longuement et Ezra soupira :

« Eh bien, voilà ! »

Ils firent quelques plans, mais sans ardeur ni conviction. La saison des pluies touchait à sa fin et on ne pouvait guère espérer que l’eau remplisse à nouveau le réservoir. Ils redescendirent le sentier, montèrent dans les charrettes et prirent le chemin du retour.

À proximité des maisons, les chiens se mirent à aboyer et leurs congénères, restés au logis, leur répondirent. Toute la petite colonie s’était rassemblée chez Ish pour attendre les nouvelles. En les apprenant, les plus âgés se rembrunirent tellement que les enfants en firent autant ; un bébé, trop jeune pour comprendre la gravité des circonstances, se mit à pleurer. Tous parlaient à la fois ; personne n’avait peur de mourir de soif, mais les femmes étaient affolées à l’idée que les chasses d’eau ne fonctionneraient plus. Peu importait un arrêt d’une journée, mais elles ne pouvaient se résigner à s’en passer toujours. C’était faire un pas en arrière.

Seule Maurine acceptait la situation avec philosophie. « J’ai passé les dix-huit premières années de ma vie dans une vieille ferme du Sud Dakota, déclara-t-elle ; par tous les temps j’allais dans l’appentis et je n’avais jamais vu une chasse d’eau, excepté peut-être le samedi en ville. C’est une des choses qui m’ont ravie quand papa nous a tous entassés dans la vieille auto et nous a emmenés en Californie. Mais j’étais sûre que cela ne durerait pas et que je serais obligée de sortir sous la pluie ou la neige. Les chasses d’eau, c’était épatant. Mais c’est fini et je remercie le bon Dieu que le climat soit moins froid ici que dans le Dakota du Sud ».

Le problème de l’eau potable préoccupait davantage les hommes. En anciens citadins, ils pensèrent d’abord à réunir toutes les bouteilles d’eaux minérales que contenaient les magasins et les entrepôts. Mais ils se rendirent bientôt compte que, même en été, l’eau ne manquerait pas. Malgré les longues périodes de sécheresse, la région n’était pas un désert et les petits ruisseaux des ravins auxquels personne jusque-là n’avait fait attention suffiraient à abreuver les bestiaux et tous les autres animaux.

Ce fut alors que se dessina la différence entre l’ancienne génération et la nouvelle. Ish, le géographe, était incapable de situer au pied levé une source ou un ruisseau des environs, bien qu’il pût encore localiser les lieux par les noms des rues et des carrefours. Les jeunes, au contraire, étaient prêts à lui indiquer immédiatement un ruisseau non à sec en cette saison, ou bien des fontaines et des sources. Ils ignoraient le nom des routes, mais se dirigeaient sans hésitation. Ish se vit apprendre par son fils Walt l’existence d’un petit ruisseau qu’il n’avait jamais remarqué, parce que ses eaux se perdaient dans un canal d’évacuation sous San Lupo.

Bientôt la consternation première avait fait place à une fièvre joyeuse. Les plus jeunes, avec les attelages de chiens, allèrent remplir des bidons de vingt litres à la source voisine. Les aînés se mirent en devoir de creuser des trous et de construire des lieux d’aisances.

L’enthousiasme dura plusieurs heures et le travail abattu fut considérable. Mais personne n’était habitué au maniement de la pioche et de la pelle et, à midi, tous se plaignaient d’ampoules et de courbatures. Quand ils se séparèrent à l’heure du déjeuner, Ish comprit que personne n’avait l’intention de revenir. C’était étonnant de voir le nombre de choses importantes qu’ils devaient faire cet après-midi : partie de pêche, liquidation d’un taureau méchant qui pourrait devenir dangereux, chasse à la caille pour le dîner. D’ailleurs dans leur ardeur les jeunes gens avaient rapporté une provision d’eau largement suffisante pour les besoins immédiats. Psychologiquement tout au moins, la différence est énorme entre une petite quantité d’eau et pas d’eau du tout. La présence d’un bidon de vingt litres sur l’évier de la cuisine dissipait toutes les inquiétudes.

Après déjeuner, Ish se délassa de nouveau avec une cigarette. Il n’avait aucune envie de continuer les travaux tout seul. Ce serait un bel exemple digne de figurer dans un manuel de morale mais, en pratique, il se couvrirait de ridicule.

Le petit Joey le rejoignit et nerveusement se balança tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre.

« Que veux-tu, Joey ? demanda Ish.

— Nous n’allons pas travailler un peu plus ?

— Non, Joey, pas cet après-midi. »

Joey continua à se dandiner ; son regard erra dans la pièce et revint se poser sur son père.

« Va, Joey, dit Ish gentiment. Tout va bien. Je te donnerai ta leçon à l’heure habituelle ! »

Joey s’éloigna, mais Ish était ému et un peu humilié par la muette sympathie de son benjamin. Joey ne pouvait pas bien comprendre les problèmes essentiels, mais sa vive intelligence lui révélait que son père souffrait, bien qu’aucune discussion ne l’eût mis aux prises avec les autres. Oui, Joey était l’enfant prédestiné.

Depuis que cette idée était née dans l’esprit d’Ish le jour du Nouvel An, il avait multiplié les leçons, et Joey s’instruisait avec avidité. On pouvait craindre qu’il ne devînt pédant. Il ne manifestait aucune qualité de chef parmi les autres enfants, et Ish parfois éprouvait un doute.

Ce petit incident, par exemple ! C’était peut-être une preuve d’intuition et de prévoyance ou bien un simple désir de fuir des compagnons de son âge plus exercés que lui aux jeux d’adresse, et de goûter une impression de sécurité auprès d’un père dont il se sentait apprécié. Ish espérait que les autres enfants ne devinaient pas son faible pour Joey. Un père n’a pas le droit d’avoir des préférences, mais cela était arrivé soudain sans le vouloir le jour de l’An. « Oh ! pensa-t-il, pourquoi me casser la tête là-dessus ! » Et il entassa des arguments comme s’il cherchait à convaincre Em.

« Le jour de la nouvelle année, j’ai eu brusquement la conviction que Joey était l’Élu. Maintenant, bien entendu, j’en suis sûr. Peut-être est-ce simplement une de ces illusions qu’un père se fait volontiers sur son dernier fils. Il se peut que plus tard je me chamaille avec lui comme avec Walt. Pourtant, j’espère ! Les autres n’ont jamais eu cette intelligence, cette vivacité d’esprit. Je ne sais pas. Je voudrais savoir. J’essaie. »

En allumant une autre cigarette, il fut brusquement pris de colère. Lui-même n’avait pas manifesté beaucoup de vivacité d’esprit. Il avait raté l’occasion. Depuis des années, il répétait : « Quelque chose va arriver ! » Ses compagnons souriaient de ce prophète de malheur dont les oracles ne se réalisaient pas. Et ce matin la catastrophe s’était produite ! Cela avait été un choc ! La consternation avait assombri les visages quand Ezra, George et lui avaient rapporté les nouvelles. C’était le moment des « Je vous l’avais bien dit ! » Il aurait dû insister. Il aurait dû peindre l’avenir sous les plus sombres couleurs. Peut-être serait-il arrivé à un résultat.