Выбрать главу

En réalité – et peut-être avait-il un peu paniqué sur le moment – tous s’étaient efforcés de traiter le malheur à la légère ; ils avaient cherché les expédients les plus faciles et atténué ce qui risquait d’être un désastre. Leur insouciance naturelle avait repris le dessus. Pour employer une métaphore bien de circonstance, les tracas glissaient sur eux comme l’eau sur les ailes d’un canard. Quatre ou cinq heures après, chacun était retourné à sa bonne petite vie tranquille.

En apparence tout au moins ! Sûrement la surprise et l’inquiétude demeuraient au fond des cœurs. Les uns étaient allés à la pêche, les autres à la chasse aux cailles. Déjà Ish avait entendu deux coups de carabine. Mais ils éprouvaient sans doute un malaise ou même un remords. Le soir ils rentreraient recrus de fatigue et le moment serait favorable. Ish les réunirait. Le fer ne serait plus chauffé à blanc, mais retrouverait peut-être un peu de chaleur.

Sans souci de logique, il écrasa sa seconde cigarette et s’abandonna au repos, libéré de tout souci et douillettement allongé dans le grand fauteuil.

« Comme je suis bien ! pensa-t-il. C’est…»

En ces jours ils auront les yeux fixés sur la mer, ils crieront soudain : « Un navire, un navire !… oui, sûrement un navire !… Ne voyez-vous pas le panache de fumée agité par le vent ?… Oui, il cingle vers notre port ! » Et ils se réjouissent et disent gaiement : « Pourquoi étions-nous découragés ?… La civilisation ne peut pas être détruite partout… Bien sûr, je l’avais toujours dit… En Australie ou en Afrique du Sud, dans un coin isolé, ou sur une île…» Mais il n’y a pas de navire, seulement un léger nuage à l’horizon.

Ou bien un dormeur s’éveille de la sieste, l’après-midi, et lève les yeux. « Pas d’erreur !… je savais bien que cela ne pouvait tarder !… c’est le moteur d’un avion… je ne peux pas me tromper. » Mais ce sont les sauterelles dans les buissons. Pas d’avion dans le ciel.

Ou bien l’un d’eux installe des piles dans un poste de radio portatif et les écouteurs aux oreilles tourne les boutons. « Oui, s’écrie-t-il. Taisez-vous donc, vous autres… Ça y est ! Juste au 920 !… quelqu’un parle, je l’ai entendu distinctement, on dirait de l’espagnol… Ah ! encore. Plus rien maintenant. » Mais aucune parole ne vibre sur les ondes, ce ne sont que des crépitements causés par un orage lointain.

« Oui, je suis très bien », pensait Ish allongé dans son grand fauteuil. Et soudain il sursaute ! Dans la rue deux détonations éclatent : ce ne peuvent être que les pétarades d’un puissant camion ! En un temps record il est sur le trottoir devant la maison et contemple le camion qui occupe le milieu de la rue. C’est un beau camion peint en rouge vif avec des fioritures bleues et, sur les côtés de la carrosserie, se détachent de grosses lettres blanches : « U.S. GOVT ». Un homme descend ; c’est le chauffeur et pourtant il porte – c’est la tenue qui convient à son rang – une jaquette et un chapeau haut de forme. Le nouveau venu ne dit rien. C’est le gouverneur de Californie ; Ish le sait. Et un inexprimable bonheur l’envahit. Cet homme représente la sécurité, l’autorité constituée, la force de la société ; il vient au secours de ces quelques malheureux entourés de ténèbres et Ish n’est plus un enfant faible et abandonné qui erre seul dans un monde hostile.

Hébété par l’excès de bonheur, il s’éveilla, les paumes moites, le cœur battant. Il se retrouvait dans le cadre familier ; son bonheur s’éteignit comme la flamme d’une bougie, remplacé par une tristesse infime.

Puis il se ressaisit et la désolation s’effaça à son tour. Ce bonheur si intense qu’il l’avait réveillé était né de la réalisation rêvée d’un désir. Que de fois au cours de ces vingt et un ans, à l’exception des deux premières années, ce rêve l’avait-il visité sous des formes diverses. La sensation d’isolement et de danger n’avait fait que croître avec le temps, plus vite que la naissance des enfants impuissante à l’effacer.

Oui, aujourd’hui le symbole était clair. Les circonstances changeaient, mais la signification du rêve était toujours évidente. Le plus souvent il prenait la forme du retour du gouvernement des États-Unis Ish s’en étonnait ; dans l’ancien temps, il n’avait jamais été un fervent patriote et ne s’attendrissait pas sur les bienfaits du nationalisme. Mais pour penser à l’air que l’on respire, il faut que l’asphyxie vous serre la gorge. Dans leur subconscient, conclut-il, les citoyens des États-Unis étaient fiers de l’immensité et de la stabilité de leur pays, bien plus qu’ils ne l’imaginaient.

Son esprit avait maintenant repris contact avec la réalité. Il se redressa dans son fauteuil. À la position du soleil, il jugea qu’il avait dormi une heure. De nouveau des coups de feu retentirent : « Les chasseurs de cailles. » Ish, avec un pâle sourire, fit le rapprochement avec les pétarades du camion. Eh bien, il allait battre le rassemblement pour la réunion qu’il avait prévue pour ce soir.

Toute la journée, on avait économisé l’eau, mais tous avaient bu à leur soif. Le soir, les adultes, y compris Robert et Richard âgés maintenant de seize ans, se rendirent à l’invitation d’Ish. Aucun d’eux ne paraissait très inquiet. Ce serait une bonne idée – telle était l’opinion générale – de creuser un puits à proximité des habitations plutôt que d’aller s’installer dans des maisons plus proches d’une source. Oui, et il faudrait prendre beaucoup plus de précautions d’hygiène et veiller à ce que les enfants s’y conforment.

L’assemblée n’avait pas de président. De temps en temps quelqu’un demandait l’avis d’Ish, par déférence pour sa supériorité intellectuelle ou tout simplement par politesse envers leur hôte. Aucune secrétaire ne prenait des notes. D’ailleurs aucune motion n’était présentée, ni aucun projet mis aux voix. La réunion était mondaine plutôt que parlementaire. Ish écoutait les propos échangés autour de lui.

« Quand on y pense… comment savoir si ce puits donnerait de l’eau ?

— Ce ne serait pas un puits s’il n’y avait pas d’eau.

— Eh bien, ce trou dans le sol, si vous préférez.

— Ça c’est vrai !

— Il vaudrait peut-être mieux… faire partir un tuyau d’une rivière ou d’une source et le raccorder à nos vieux tuyaux.

— Qu’en dites-vous, George ? Ça a l’air d’une idée épatante ?

— Oui, bien sûr… je suppose… Oui… je crois que je pourrais raccorder des tuyaux.

— L’embêtement, c’est que nous avons besoin d’eau tout de suite.

— Il faut construire un barrage – un barrage en terre suffirait – pour retenir les eaux de source.

— Pourriez-vous faire cela ?

— Oui… mais c’est du boulot ! »

La conversation se poursuivait à bâtons rompus et Ish ne pouvait se défendre d’un trouble croissant. Ce jour-là marquait un pas en arrière, irréversible peut-être. Brusquement il s’aperçut qu’il était debout et adressait un véritable discours aux dix personnes qui étaient devant lui.