« Cet accident ne devait pas arriver, déclara-t-il. Nous n’aurions pas dû nous laisser surprendre. Au cours des derniers six mois nous aurions dû nous rendre compte que l’eau baissait dans le réservoir, mais nous n’avons jamais pris la peine de regarder. Et nous voilà dans de beaux draps. Nous retournons en arrière et jamais peut-être nous ne reprendrons le dessus. Nous n’avons commis que trop d’erreurs. Il faut que les enfants apprennent à lire et à écrire. Jamais personne ne m’a accordé véritablement son appui. Il faut envoyer une expédition pour savoir ce qui se passe ailleurs. Ce n’est pas prudent d’ignorer ce qui se passe de l’autre côté de la montagne. Nous devrions avoir davantage d’animaux domestiques – des poules par exemple. Nous devrions produire ce que nous mangeons…»
Bien qu’il fût en plein essor oratoire, quelqu’un battit des mains, et il s’interrompit avec satisfaction devant ces applaudissements. Mais tous riaient jovialement et il comprit que ces acclamations étaient ironiques.
Au milieu du vacarme, un des garçons s’écria : « Cher vieux papa ! Le voilà qui recommence ! Et un autre renchérit : « George va parler du réfrigérateur ! » Ish rit avec les autres. Il n’était pas irrité cette fois, mais penaud de n’être qu’un rabâcheur et plus encore de n’avoir pas réussi à faire son devoir. Ezra prit la parole – bon vieil Ezra, toujours prêt à sortir quelqu’un de l’embarras.
« Oui, c’est le même discours, mais avec tout de même une idée nouvelle. Que diriez-vous d’envoyer une expédition ? »
À la grande surprise d’Ish, une vigoureuse discussion s’engagea. « Décidément, pensa-t-il, les réactions des êtres humains, surtout dans un groupe, sont imprévisibles. « L’idée de l’expédition avait jailli spontanément de son esprit, née des événements de la journée et des tristes résultats de la négligence générale. C’était, à ses yeux, la moins importante de ses suggestions, mais elle avait enflammé les imaginations.
Tous l’adoptèrent, et Ish se fit son avocat, heureux d’avoir trouvé un moyen pour secouer l’apathie générale.
Il se laissa gagner par l’enthousiasme. Son idée originale était simplement d’explorer le pays sur environ cent cinquante kilomètres à la ronde, mais les autres lui avaient prêté des projets plus grandioses et bientôt, l’imagination enflammée, il renchérit sur eux. Quelques minutes plus tard, tous parlaient de traverser le continent américain.
« Lewis et Clark à rebours », pensa Ish, mais il ne dit rien ; combien des personnes présentes connaissaient le nom de Lewis et de Clark ?
La conversation continuait avec animation.
« C’est trop loin pour faire la route à pied !
— Ou même avec des attelages à chien !
— Les chevaux seraient mieux si nous en avions.
— Il n’en manque sûrement pas dans la grande vallée.
— Il faudra le temps de les attraper et de les dresser. »
Soudain Ish se souvint de son rêve habituel, celui qui l’avait visité l’après-midi même. Savait-il après tout si le gouvernement des États-Unis avait cessé d’exister ? Ou s’il n’avait pas été reconstitué ? Réduit à sa plus simple expression, il était sans doute incapable de reprendre encore contact avec la côte ouest. Eh bien, ce seraient eux qui rétabliraient les relations.
Et chose étrange, tous étaient volontaires pour l’expédition. N’était-ce pas la meilleure preuve que les hommes naissent généralement, ceux du sexe masculin tout au moins, avec la bougeotte, toujours prêts à partir pour voir d’autres choses. Il fallait donc faire un choix. Ish fut éliminé et s’inclina de bonne grâce, à cause de l’infirmité qu’il devait aux griffes du puma. George était trop âgé, Ezra, en dépit de ses protestations, ne fut pas accepté, car il ne savait pas tirer un coup de fusil et ignorait comment vivre en dehors de la ville. Quant aux « garçons », tous, excepté eux-mêmes, déclarèrent que leurs femmes et leurs petits enfants avaient besoin d’eux. Enfin le choix tomba sur Robert et Richard, très jeunes encore, mais capables de se tirer d’affaire. Les mères, Em et Molly, restaient hésitantes, mais l’enthousiasme général l’emporta sur leurs objections. Robert et Richard étaient ravis.
Deux questions délicates restaient à résoudre : l’itinéraire et le moyen de transport. Depuis des années, personne ne se servait plus d’auto, et des voitures très belles autrefois stationnaient le long de l’avenue San Lupo, abandonnées et délabrées, servant de théâtre aux enfants. Rues et avenues, obstruées par des arbres déracinés et les débris des cheminées démolies par le tremblement de terre, étaient impraticables aux voitures et l’intérêt de parcourir la ville en voiture, si tant est que l’une d’elles fonctionnait encore, aurait été moindre que le travail nécessaire à conserver ces autos en bon état. D’ailleurs, les jeunes gens n’avaient pas connu le plaisir de conduire en de bonnes conditions et cela ne les intéressait pas. Et où aller, même avec une Rolls Royce ? Ils n’avaient pas d’amis à visiter dans les autres quartiers de la ville, pas de cinémas. Pour rapporter les boîtes de conserve et les bouteilles prises dans les épiceries, les équipages de chiens suffisaient et servaient aussi pour les parties de pêche sur les rivages du golfe.
Cependant les fondateurs de la Tribu se faisaient fort de réparer une auto capable d’effectuer un long trajet, même avec des pneus aplatis, si l’on se contentait d’une vitesse réduite, disons une quarantaine de kilomètres à l’heure – chiffre énorme en comparaison avec les attelages de chiens. En un mot, on pouvait atteindre facilement New York en un mois, tout au moins si les routes étaient praticables.
La seconde difficulté : l’itinéraire ! Ish se trouva soudain dans son élément et déballa ses connaissances géographiques. À l’est, la sierra Nevada serait complètement obstruée par les arbres déracinés et les éboulements ; les routes du nord ne vaudraient probablement pas mieux. Le sud offrait plus de chances avec ses plaines ouvertes, c’était la direction qu’avait choisie Ish pour se rendre à New York vingt-deux ans plus tôt. Les routes du désert n’auraient guère changé. Les ponts du Colorado étaient toujours là ou peut-être effondrés. On le saurait sur place.
Avec une émotion croissante, aidé par le souvenir des vieilles cartes routières, Ish traça l’itinéraire vers l’est. Après le Colorado, les montagnes n’offriraient pas trop de difficultés et de longtemps les voyageurs ne rencontreraient pas de grands fleuves ; pas avant le rio Grande à Albuquerque. Ensuite, les montagnes Sandia franchies, ils aborderaient les hauts plateaux et n’auraient que l’embarras du choix parmi de nombreux chemins. L’essence n’était pas une difficulté ; on en trouverait partout. Une fois dans les plaines, ils atteindraient le Missouri ou le Mississippi qu’ils traverseraient sans peine ; les grands ponts d’acier étaient encore solides, à en juger par celui de San Francisco.
« Quelle aventure ! s’écria-t-il. Je donnerais je ne sais quoi pour y participer ! Vous chercherez des survivants, non pas un ou deux, mais les communautés. Vous verrez comment les autres groupements ont résolu leurs difficultés et ont recommencé à vivre. »
Au-delà du Mississippi – il retournait à son itinéraire – c’était difficile à dire. C’était un pays de forêts et les routes seraient peut-être obstruées. À moins que les incendies n’aient fait place nette, surtout dans les anciennes prairies de Illinois. Une fois là, ils aviseraient. Ils n’avaient qu’à partir à la découverte.
Les bougies étaient consumées. La pendule marquait 10 heures, ce qui correspondait d’ailleurs plus ou moins à la vérité. De temps en temps Ish la réglait d’après l’ombre du soleil à midi et tous la consultaient pour mettre leurs montres à l’heure. C’était tard pour des gens qui, privés d’électricité, s’étaient accoutumés à se lever et à se coucher avec le jour.