Soudain tous furent debout pour prendre congé. Après leur départ, Ish et Em envoyèrent Robert se mettre au lit et remirent un peu d’ordre dans le salon. Ish ne put se défendre d’un peu de nostalgie. De si grandes transformations, et cependant les apparences restaient les mêmes. L’ancien temps ressuscitait ; le gamin envoyé dormir, cela aurait pu être lui et non Robert. Tant de fois, penché par-dessus la rampe – comme Robert sans doute – il avait regardé son père et sa mère vider les cendriers, tapoter les coussins, remettre tout en place, afin de ne pas être accueillis le lendemain matin par une pièce en désordre. C’était un agréable petit intermède familial qui terminait la soirée et détendait les nerfs après le bourdonnement des conversations.
Leur tâche achevée, ils s’assirent sur le divan pour fumer une dernière cigarette. Malgré tous les efforts d’Ish, son esprit retournait sans cesse aux événements de la soirée. Les conclusions adoptées n’étaient pas tout à fait conformes à ses projets, mais il se flattait d’avoir remporté une victoire.
« Les communications, dit-il. Les communications, c’est peut-être l’essentiel. L’histoire le prouve. Quand une nation ou une société est isolée, elle cesse de progresser et dégénère. Elle agit à la manière de George et de Maurine qui entassent toutes sortes d’objets du passé et ne vont pas plus loin. C’est arrivé à l’Égypte et à la Chine. Mais dès que le contact avec une autre civilisation est assuré, le mécanisme se débloque et se remet en marche. Il en sera de même pour nous. »
Em garda le silence et Ish savait qu’elle ne l’approuvait pas entièrement.
« Qu’y a-t-il, chérie ? demanda-t-il.
— Je pensais que les Indiens n’ont pas dû se féliciter d’entrer en contact avec les Blancs, ni mes ancêtres sur la côte africaine de faire la connaissance des négriers.
— C’est vrai, mais c’est une preuve de plus en faveur de l’expédition. Que dirions-nous si un beau matin des négriers nous venaient d’au-delà les collines sans que nous ayons soupçonné leur présence ? N’eût-il pas mieux valu que les Indiens envoient des éclaireurs en Europe pour se préparer à recevoir les hommes blancs qui arrivaient avec des chevaux et des fusils ? »
Il n’était pas peu fier de son adroite riposte. En fait la politique d’Em était celle de l’autruche. Cette philosophie ne peut mener bien loin.
« Oui, peut-être, peut-être, se borna-t-elle à répondre.
— Tu te rappelles ? reprit-il. Je le disais voici longtemps. Il faut créer et non vivre en pilleurs d’épaves. Oui, je le disais quand nous attendions notre premier bébé.
— Oui, je me rappelle. Tu l’as dit mille fois. Et pourtant c’est tellement plus facile d’ouvrir des boîtes de conserve.
— Un beau jour la réserve sera épuisée ; il ne faut pas que nous soyons pris de court, comme aujourd’hui où nous nous trouvons sans eau. »
CHAPITRE III
Quand il s’éveilla le lendemain matin, Em était déjà levée. Il resta immobile, reposé, calme et heureux. Puis, brusquement, son esprit reprit son activité et recommença à faire des plans et à réfléchir.
Au bout d’une minute, une légère irritation s’empara de lui. « Tu penses trop », se dit-il.
Pourquoi son esprit, comme celui des autres, ne lui permettait-il pas de se reposer et d’être heureux sans se tourmenter de l’avenir et imaginer ce qui se passerait dans vingt-quatre heures ou dans vingt-quatre ans ? Pourquoi ne pouvait-il goûter soixante secondes de tranquillité ? Non, il était emporté dans un éternel tourbillon ; même si son corps demeurait paisible, son esprit tournait et retournait comme un moteur au ralenti. Un moteur ? C’était justement le jour de penser aux moteurs.
Mais ce calme bonheur entre la veille et le sommeil s’était évanoui ; éteinte aussi cette impression de contentement. D’un geste irrité, il rejeta les couvertures.
La matinée était claire et ensoleillée. Malgré la fraîcheur de l’air, il sortit sur le petit balcon et y resta, les yeux vers l’ouest. Au cours de toutes ces années, partout les arbres avaient grandi, mais il apercevait encore le sommet de la montagne et une grande partie du golfe avec ses deux ponts.
Les ponts ! oui, les ponts ! Ils étaient à ses yeux la plus poignante relique du passé. Pour les enfants, les ponts n’avaient pas plus de prestige que les montagnes ou les arbres ; ils étaient là, c’était tout. Mais pour lui, Ish, les ponts étaient les témoins de la puissance et de la gloire de la civilisation morte. Ainsi, jadis, un barbare, Burgonde ou Saxon, contemplait un portail romain ou un arc de triomphe défiant le temps.
Non, l’analogie était inexacte. Le barbare avait ses traditions à lui et s’en contentait ; il était maître d’un empire qu’il avait créé. Ish ressemblait plutôt au dernier survivant du monde romain – sénateur ou philosophe – épargné par les glaives barbares, méditant sur les ruines d’une cité vide, anxieux et indécis, car il savait que jamais plus il ne retrouverait ses amis aux bains, ni ne verrait défiler dans les rues une des cohortes de Douze qui assuraient sa sécurité. Mais non, il ne ressemblait pas au Romain non plus.
« L’histoire se répète, pensa-t-il, mais toujours avec des variantes. »
Oui, il avait eu raison de faire des rapprochements avec le passé. Les répétitions n’étaient pas celles d’un enfant obtus qui récite d’un bout à l’autre sa table de multiplication. L’histoire, en artiste, garde l’idée, mais change les détails comme un compositeur qui varie le même thème, le murmure en mineur, le monte d’une octave, le fait gémir sur les violons, ou lui donne l’accent éclatant des trompettes.
Il était debout en pyjama sur le petit balcon et une brise fraîche caressait son front. Il l’aspira à pleins poumons et se rendit compte que l’odeur même de l’atmosphère avait changé. Dans l’ancien temps, sans qu’on y prit garde, l’odeur caractéristique de la ville était un mélange d’exhalaisons d’essence, de relents de cuisine, d’ordures, de sueur humaine. Maintenant l’air avait cette pureté qui était autrefois l’apanage des champs en pleine campagne et des prairies de montagne.
Mais les ponts ! Son regard revint vers eux comme vers une lumière dans les ténèbres. Depuis des années, il n’était pas retourné au Golden Gate. À pied ou même dans une carriole traînée par des chiens, le trajet était considérable ; il faudrait camper une nuit.
Mais l’aspect du pont de la Baie lui était familier et, de là où il était, il l’apercevait avec netteté.
Il se le représentait comme autrefois : six rangées d’autos y défilaient à la fois, les camions, les autobus, les trains roulaient à grand fracas sur le tablier inférieur. Maintenant une seule voiture occupait le pont – ce petit coupé vide arrêté près du trottoir du côté ouest. Le permis de conduire jauni était toujours fixé à la direction : John S. Robertson (John ou James, il ne se rappelait pas au juste), tel numéro de telle rue de la ville d’Oakland. Les pneus étaient à plat à présent et le vernis, autrefois d’un vert éclatant, terni par les pluies, avait pris sans doute le ton grisâtre de la mousse.
À l’œil nu, les changements sont apparents. Les pylônes, dont le faite disparaissait dans les nuages, les câbles longs de plusieurs kilomètres, les massives poutrelles d’acier, n’ont plus au soleil levant le reflet de l’argent. La rouille les a recouverts de son morne suaire brun. Mais le sommet des pylônes et les câbles, aux endroits accessibles pour se percher, sont tout blancs de fientes d’oiseaux.