Oui, depuis plus de vingt ans, les oiseaux de mer ont élu domicile là – mouettes, pélicans, cormorans. Et sur les jetées, les rats trottent, se battent, se reproduisent, nichent, se multiplient et, à marée basse, se nourrissent de moules et de crabes.
La large chaussée, où nul ne passe plus, est restée à peu près la même avec, çà et là, les aspérités et des fissures. Poussée par le vent, la poussière s’est amoncelée dans les trous et les coins, et des brins de mousse ont fait leur apparition, avec quelques mauvaises herbes particulièrement vivaces.
Dans les profondeurs de sa structure, le pont reste intact et toujours pareil. La rouille n’a entamé qu’une très petite partie du coefficient de sécurité. Du côté est, l’eau salée, pendant les tempêtes, éclabousse les piliers d’acier où la peinture s’est écaillée, et là, la corrosion est plus profonde. Un ingénieur, s’il y en avait encore, secouerait la tête et procéderait à des travaux avant de permettre la reprise de la circulation.
Mais c’est tout. Le pont est indestructible, et la civilisation, en l’édifiant, l’a mis à l’abri des attaques de tous les éléments.
Ish s’éveilla de sa rêverie et rentra pour se raser. Le contact net de l’acier était à la fois apaisant et réconfortant. Plein d’allant à présent, heureux à la perspective d’une action bien déterminée, il se surprit en train de faire des projets pour la journée. Il veillerait à la reprise du travail autour des lieux d’aisances et du puits. Il commençait les préparatifs de l’expédition à l’intérieur des terres, tel le président Jefferson donnant des instructions à Lewis et à Clark. Il prendrait des dispositions pour réparer une auto. Peut-être, pensa-t-il joyeusement, ce jour-là ils feraient le premier pas sur la route – au sens propre certes, mais aussi au sens figuré –, avec pour but la renaissance de la civilisation.
Il fut bientôt rasé, mais ce moment était trop beau. Aussi il se savonna de nouveau et recommença à promener la lame sur ses joues… Ces trente et quelques individus qui composaient la Tribu et portaient le germe de l’avenir, c’étaient de braves gens, sans génie bien entendu, mais sains de corps et d’esprit. Les plus âgés, en dépit de leurs imperfections, étaient meilleurs que ceux trouvés au hasard dans le grand réservoir d’hommes qui existait dans les États-Unis d’autrefois. Ish les passa rapidement en revue et termina par lui-même. Quelle figure faisait-il au milieu des autres ?
Oui, il s’en souvenait, bien des années auparavant, dans cette même maison, il s’était mis en devoir de dresser la liste de ses aptitudes pour la nouvelle vie. Il avait noté, entre autres choses, qu’il avait déjà subi l’opération de l’appendicite. C’était un avantage, encore que, en réalité, aucun de ses compagnons n’eût de problème avec cela.
D’autres caractéristiques avaient cessé d’être avantageuses. Par exemple, son goût pour la solitude. Ce n’était plus une vertu, peut-être même était-ce un vice. Mais il avait changé aussi au cours des années. La liste, s’il la refaisait, ne serait plus tout à fait la même. Il avait beaucoup lu et beaucoup appris. Chose plus importante encore, il avait vécu avec Em et il était devenu père de famille. Il avait vieilli et mûri. Par la volonté, il était supérieur à George ou à Ezra. En cas de difficulté, ils s’en rapporteraient à lui. Lui seul était capable de prévoir l’avenir.
Il démonta son rasoir et jeta la lame dans l’armoire à pharmacie qui en contenait déjà un grand nombre. Jamais il ne s’était servi deux fois de la même lame. Il en avait à sa disposition des milliers, et il n’y avait aucune raison d’économiser. Et cependant l’utilisation des vieilles lames était un problème qui restait d’actualité. Il se rappelait d’anciennes plaisanteries sur ce sujet. Quelle chose étrange qu’un petit détail insignifiant fût resté le même après de si profonds bouleversements !
Quand il eut déjeuné, Ish alla voir Ezra. Tous deux s’assirent sur les marches du perron. Bientôt d’autres arrivèrent et un petit groupe se rassembla comme cela se produisait toujours quand une conversation promettait d’être intéressante. Ce fut un feu roulant de reparties et de plaisanteries sans méchanceté qui, chez les jeunes, dégénéraient parfois en combat de boxe. D’un commun accord, tous décidèrent de se remettre au travail, mais nul n’était pressé de commencer. Ces sursis irritaient Ish, et son exaspération fut à son comble quand George, la parole embarrassée, remit sur le tapis la vieille question du réfrigérateur à gaz.
Enfin, Ezra et les trois jeunes gens, escortés d’une troupe de petits garçons et de petites filles, se dirigèrent vers le chantier. Aussitôt un enthousiasme réel s’empara d’eux. Tous, y compris Ezra, prirent le pas de course et ce fut à qui arriverait le premier pour se mettre à piocher. Ish constata qu’Evie courait avec les autres, sans savoir pourquoi, ses cheveux blonds flottant derrière elle. Quel fut le vainqueur de la course, il l’ignora, mais bientôt la terre vola de tous les côtés. Il était partagé entre l’amusement et l’inquiétude. Les membres de la Tribu transformaient le travail sérieux en une sorte de jeu, comme s’ils étaient incapables de faire la différence entre les deux. Cela pouvait être bien mais on n’arrive pas à un résultat, pensa-t-il, sans persévérance. Dans une demi-heure l’ardeur se refroidirait, les coups de pioche deviendraient plus lents ; puis les enfants d’abord, les parents ensuite, tous chercheraient une autre occupation.
Poursuivre le cerf, attendre à l’affût dans la boue le passage d’un vol de canards, risquer sa vie dans les rochers à pic où gîtent les bouquetins, ou, avec force clameurs, rabattre un sanglier aux abois –, ce n’était pas un travail, malgré l’essoufflement et les membres lourds. Pas plus que, pour les femmes, mettre au monde des enfants et les allaiter, errer dans les bois à la recherche de mûres et de champignons, entretenir le feu à l’entrée de la caverne.
Mais le chant, la danse, l’amour n’étaient pas des jeux. Grâce aux chants et aux danses, les esprits des forêts et des eaux étaient apaisés, et c’était une chose sérieuse où ils trouvaient aussi leur joie. Quant à l’amour – avec la protection des dieux – il assurait l’avenir de la tribu.
Ainsi aux premiers jours, travail et jeu se confondaient et le même mot les désignait tous deux.
Mais les siècles ont succédé aux siècles et apporté maints changements. L’homme a créé la civilisation et en a conçu un orgueil démesuré. Et un des premiers soins de la civilisation a été de creuser un fossé entre le travail et le jeu. Ce fossé est devenu bientôt plus profond que celui qui séparait la veille et le sommeil. Désormais le sommeil a été synonyme de « repos » et « dormir sur son travail » un crime abominable. Plus que le geste pour éteindre la lumière et arrêter la sonnerie du réveil, le claquement de l’horloge pointeuse et le coup de sifflet ont marqué les deux parties de la vie humaine. Des hommes se sont mis en grève, se sont battus à coups de briques, ont eu recours à la dynamite pour déplacer une heure et la faire passer d’une catégorie à l’autre, et d’autres hommes les ont combattus avec acharnement. Et le travail est devenu de plus en plus pénible et détesté, et le jeu de plus en plus artificiel et fébrile.
Ish et George étaient restés seuls sur le perron d’Ezra. Ish devinait que George se préparait à parler. C’est drôle, pensa-t-il, en général les gens s’arrêtent lorsqu’ils ont parlé ; George, lui, s’arrête avant.